Vers où se tourner ?

Ces protestants contre la répression au Bahrein qui étaient sur la place Schuman ce mercredi font face à la rue de la loi et aux institutions européennes classiques mais font dos ostensiblement au service diplomatique européen (le batiment en arrière plan au centre). Dommage pour l'efficacité du message !

(BRUXELLES2) Les manifestants de tout poil habitués aux contours du rond-point Schuman (*) ne savent plus à quel saint se vouer. Depuis des années, les différents mouvements d’opposition belarusse, congolais, iranien, syrien… avaient, en effet, pris l’habitude de venir manifester devant le Conseil de l’Union européenne, ou plutôt sur le terre-plein de la place Schuman, clamant leur colère ou leur détermination, à la face de l’Europe.

Selon la bonne habitude, ils se tournaient face à la rue de la Loi, dans une perspective dégagée, avec à la gauche le Conseil des ministres et vers la droite la Commission européenne (n’y voyez aucune métaphore politique). Ils étaient ainsi visibles à la fois des passants qui circulaient sur le passage clouté, des différents responsables, et accessoirement des journalistes. Et le risque de débordement était minime pour la police. Car ils pouvaient les tenir à distance des institutions européennes concernées.

En dix années à Bruxelles, les débordements dans cette zone sensible ont été très rares et se comptent sur les doigts de la main : les pêcheurs français et espagnols qui avaient pris possession de la rue de la loi, et casser quelques vitres au passage est un des plus célèbres dérapages. Celui des dockers, au passage près du Parlement européen quand ils protestaient contre la directive sur la libéralisation portuaire (ils avaient d’ailleurs eu gain de cause).

Il existe, donc, comme un cas de conscience pour les manifestants… doublé d’un problème de sécurité pour les forces de police. L’établissement à l’arrière de la place, près du parc, du service européen d’action extérieure (SEAE) va obliger les manifestants à devoir soit se tourner vers les gouvernements, soit tourner le dos vers leur interlocuteur (ou leur ennemi) privilégié : le service diplomatique. Coté forces de l’ordre, la difficulté est différente. Mais tout aussi précise. D’ordinaire, les manifestants de tout acabit, sont autorisés à venir jusqu’à l’avant du rond point Schuman (coté rue de la loi). C’était ainsi le cas des manifestants sur la situation à Bahrein. Pour les plus virulents (en général les agriculteurs), ils sont tenus à bonne distance des institutions européennes en les reléguant à l’arrière du rond-point Schuman.

Les policiers en tenue de maintien de l’ordre bloquent des agriculteurs à l’arrière du rond point Schuman, on voit à gauche ce qui est aujourd’hui le siège du Service diplomatique européen

Aujourd’hui cela ne sera plus possible. Car ils seront devant le bâtiment, flambant neuf, du SEAE. Et ses belles vitres, toutes propres de verre teinté, offriront alors une proie facile aux lanceurs de projectiles en tout genres, qui n’auront qu’à se baisser. Le terre-plein central, offrant en général, tout ce qui est nécessaire à une action de base… Concrètement, la police va devoir repousser plus loin les manifestants, vers le parc. Ce qui mettra alors ceux-ci hors de portée de démontrer leur présence. Et surtout rendra plus difficile leur contrôle. L’éparpillement dans le parc ne facilitant pas vraiment la mise en place des véhicules lances à eaux, outils très « efficaces » de la police bruxelloise.

(*) Le rond point Schuman est le lieu mythique de l’organisation européenne où se croisent tous les fonctionnaires et lobbyistes allant au travail ou déjeuner, et sur lequel donnent les sièges des principales institutions présentes à Bruxelles (Conseil, Commission et Conseil européen et maintenant SEAE – toutes sauf le Parlement européen). Pour ceux qui ne connaissent pas, n’attendez cependant pas une place somptueuse. En fait, il n’y a rien de plus banal qu’un rond point autour duquel tournent les voitures, et un espace de terrain herbeux qui ressemble plus à une décharge qu’à une place. En un mot, c’est moche…

Un petit plan de la place Schuman pour situer les différents emplacements montre toute la difficulté de parquer les manifestants avec l'extension du secteur européen jusqu'au Parc du cinquantenaire qui abrite la Mosquée de Bruxelles et le musée de l'Armée (google map / B2)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).