Une guerre ouverte (très) à l’Est de l’Europe ? De plus en plus probable à moyen terme

Les montagnes du Nagorno-Karabakh (Crédit: wikipédia)

(BRUXELLES2) La « guerre des snipers » dans la région du Nagorno-Karabakh entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, si elle est peu évoquée (notamment dans les médias), inquiète (discrètement) l’Union européenne.

Lors d’un atelier de la sous-commission Sécurité et Défense, le Représentant Spécial de l’UE pour le Caucase, Philippe Lefort, ainsi que plusieurs experts*, ont tiré la sonnette d’alarme : il y a là un conflit qui n’est certainement pas gelé, mais « dont la solution  est gelée » tandis qu’une escalade de la violence sur la « ligne de contact »** risque fort de se transformer en guerre ouverte aux portes de l’UE, à moyen terme comme s’accordent à le dire les différents invités. Une discussion intense devant une salle pleine.

Rapport de force déséquilibré : vers une guerre ouverte

Si pour l’instant, le risque d’une explosion et d’une transformation en guerre ouverte semble « contrôlé », selon Philippe Lefort, il est bel est bien probable qu’à moyen terme, les choses changent. En effet, il y a des préparatifs à la guerre des deux côtés, comme l’expliquent les experts. Mais le rapport de force est totalement déséquilibré. D’un côté, l’Azerbaïdjan est le pays du monde qui a le plus augmenté son budget défense en 2011. Il est en effet passé de 130 millions de dollars en 2003 à plus de 3 milliards en 2011 et semble continuer dans ce sens. Ce budget représente dix fois celui de l’Arménie, avec ses 387 millions en 2011. Lorsque l’Azerbaïdjan aura « digéré » tout ce nouvel armement, lorsqu’il sera opérationnel, d’ici quelques années, une intervention armée de grande ampleur semble très probable. D’autant qu’il y a une sorte de « fatigue du status quo » : les négociations n’ont mené à rien et les arméniens dominent toujours le Karabakh. De son côté l’Arménie opte justement pour le maintien du statu quo, sans montrer aucune volonté de compromis. Si son armée semble bien plus réduite que celle du voisin oriental, elle a la réputation d’être bien préparée, en particulier à une guerre défensive. Mais surtout, l’Arménie peut compter sur son allié russe…

La Russie en embuscade

Le rôle de la Russie est déterminant, voire prépondérant, dans ce conflit. Il est cependant trouble. Si la Russie est un allié politique et militaire de l’Arménie, elle fournit des armes aux deux parties. On peut craindre qu’elle ait comme intérêt de maintenir un état de conflit de basse intensité comme elle le faisait sous l’URSS afin de rester la seule puissance régionale. Et on peut craindre qu’en cas de conflit ouvert, elle interviendrait comme « grand pacificateur » de la région, aux côtés de l’Arménie, imposant ainsi sa zone d’influence face aux occidentaux. D’autres acteurs internationaux sont « incontournables » dans la région: l’Iran (allié stratégique de l’Arménie), Israel (qui exporte ses armes à l’Azerbaïdjan), les Etats-Unis (qui ont un intérêt stratégique en Azerbaïdjan mais qui doivent aussi écouter une forte diaspora arménienne) et bien sûr l’UE.

Une guerre ouverte aurait des conséquences dévastatrices pour la région et pour l’UE

Les deux parties n’ont pas l’air de bien comprendre les conséquences d’un conflit de grande ampleur selon les experts. Les responsables politiques et militaires locaux sont encore marqués par la guerre des années 1990 et ne prennent pas réellement en considération la capacité destructrice des nouveaux armements, explique Philippe Lefort. Mais un conflit ouvert aurait des conséquences dévastatrices pour la région, qui serait totalement déstabilisée, là où il n’y a pratiquement personne pour « surveiller » un cessez-le-feu qui n’est déjà pas appliqué. Enfin, si, il y a tout de même six observateurs du Groupe de Minsk (OSCE)… Pour l’UE, la première conséquence serait évidemment énergétique, avec au mieux, une montée des prix du brut liée au risque pris par les compagnies. Et au pire, un blocage des exportations de l’Azerbaïdjan : une frappe aérienne (russe?) aurait en effet vite fait de détruire les pipelines, coupant ainsi les ressources du pays (pour qui les revenus pétroliers représentent 90% de ses exportations).

Perpectives et marge de manœuvre de l’UE : limitées.

Que fait, ou plutôt, que peut faire l’UE ? S’il faut absolument éviter le « film d’horreur » que représenterait une guerre ouverte. Mais « on ne peut pas faire de miracles » dit Philippe Lefort, qui s’avoue pessimiste. « On peut être une plateforme, une ressource [mais] on ne peut pas faire la paix à leur place ». Encore faut-il que les deux parties souhaitent la paix, ce qui semble de moins en moins le cas. Il ne faut pas désespérer pour autant, car « une négociation de paix n’est pas une négociation commerciale », elle est « violente », il y a « des hauts et des bas », et aussi beaucoup d’émotionnel. L’instrument principal dont dispose l’UE reste les principes de Madrid établis par la médiation du Groupe de Minsk en 2007. Mais s’ils fixent des objectifs de normalisation (corridor de sécurité, droit au retour des réfugiés, référendum sur l’autogouvernance, etc), leur mise en œuvre n’a jamais pu être précisée, faute d’accord des deux parties concernées. Il reste à miser sur les « mesures de confiance » en (re)créant des liens entre les deux sociétés, au niveau des populations, et en démontrant aux gouvernements tous les bénéfices d’une paix durable. Il s’agit d’une étude sur le long terme, permettant d’établir une sorte de « maquette de la reconstruction du Caucase ».

* Tracey German (Defence Studies Department au King’s College de Londres), Adam Eberhardt (Centre des Etudes Orientales en Pologne) et Dennis Sammut (London Information Network on Conflicts and State-building).

** Cette « ligne de contact » est en fait une ligne de front. Le vocabulaire utilisé pour décrire ce conflit est tout à fait inadapté, comme l’a fait remarqué l’eurodéputé hollandais Bastiaan Belder.

A lire : Nagorno-Karabakh: Oui, l’Europe peut s’investir un peu plus (expert du LINKS)