Le coup de gueule de Jean-Paul Gauzès

Quand un eurodéputé se lâche, abandonne la langue de bois, dit franchement ce qu’il pense… c’est la fête pour les journalistes mais aussi pour tout le monde (article publié sur Ouest-France.fr)

Au Parlement européen, à Strasbourg, devant quelques journalistes (dont Ouest-France), l’eurodéputé Jean-Paul Gauzès, s’est lâché sur les récentes élections, sur la situation de la Grèce aujourd’hui, sur le fonctionnement de l’Europe et sur le lobbying des Etats. Le maire de Sainte-Agathe-d’Aliermont (Seine Maritime) est un des deux rapporteurs sur le « TwoPack » le paquet législatif visant à resserrer la coordination économique entre pays de la Zone Euro. Et il ne mâche pas ses mots. Dans son rapport figure en effet une proposition qui a fait mouche. L’État qui aurait des problèmes de trésorerie serait placé sous « protection » avec suspension de certaines clauses du crédit, le temps qu’il puisse redresser et assurer à nouveau le paiement de ses traites. Un peu comme les entreprises en faillite… Mal lui en a pris ! Verbatim…

La proposition de Gauzès : « donner du temps au temps »

« J’ai proposé de mettre en place une protection juridique pour les États en difficulté. Car aujourd’hui regardez ce qui se passe en Espagne. Ce pays n’a pas le temps d’appliquer les mesures que les gens (les marchés) les sanctionnent. Il faut « du temps au temps » comme disait Mitterand. »

La protection juridique : « un truc de maires ruraux »

« Quand vous construisez une maison, vous mettez d’abord des conforts, le temps que le béton soit solidifié, pour éviter qu’il vous tombe sur la tête. Voilà c’est tout. C’est simple. C’est çà ce que je propose. C’est un truc de maires ruraux. Une protection pour l’État en difficulté. »

La situation en Grèce : « c’est la Somalie (et) demain, la dictature »

« Allez en Grèce, vous allez voir des photos qui vont ressembler à la Somalie… Les fonds mis aujourd’hui à disposition de la Grèce suffisent à peine à honorer les échéances financières, il n’y a pas de marge pour faire autre chose … Il n’y a pas d’État, pas d’administration, pas de fiscalité… Dans la campagnes, les gens vont encore pouvoir s’en sortir. Mais dans les villes, il n’y a rien pour faire face. (…) Nous risquons de nous retrouver demain avec une dictature. »

Quand le lobbying s’exerce

« J’ai subi des pressions de toute part. L’ambassadeur (français) m’a appelé. Le directeur du Trésor m’a écrit personnellement « vous travaillez bien mais bon sur çà il vaut mieux éviter ». J’ai eu une demi-heure de tête à tête avec Herman Van Rompuy « il ne faut pas que vous venez perturber le jeu » (NDLR le président du Conseil européen). Le gouvernement espagnol a téléphoné aux députés espagnols pour leur dire de ne pas voter ce truc. Le gouvernement portugais a fait pareil. Même la Commission s’y est mise. Le chef d’unité de la Commission européenne a fait du « phoning » comme on dit en marketing, il a appelé un à un tous les députés de la commission pour les convaincre du danger de ma proposition…(…) Comme tous ces gens étaient intelligents, je me suis dit, ils ont raison, j’ai failli l’enlever. Finalement je ne l’ai pas fait. »

La façon dont la crise est gérée : « ça vous fout la trouille »

« Ça fait trois semaines que çà s’est passé. Et depuis, je n’ai plus entendu personne de ceux qui disaient que çà allait détruire la finance internationale. Je m’attendais à être engueulé. Non rien ! (…) J’ai même reçu hier un message du chef d’unité de la Commission européenne qui il y encore peu disait que je disais des conneries, pour reprendre contact comme si de rien n’était. Alors écoutez, Quand on voit comment c’est géré, franchement, ça vous fout la trouille… »

Le dernier sommet européen : c’est indécent !

« Avoir un simple dîner de 19h à 2h du matin, alors qu’on est en pleine crise, c’est indécent. Quand il y a des choses aussi sérieuses, on se retrouve pas pour une « bouffe » où chacun autour de la table n’a que quelques  minutes pour parler. Nous savons tous comment cela se passe et se prépare. Les communiqués sont préparés à l’avance. Et chacun arrive ensuite dans sa capitale, en disant que c’est une grande victoire, et qu’il a réussi à changer trois mots. Hollande est heureux d’avoir réussi à mettre le mot « croissance ». C’est merveilleux ! Mais après… Quand la maison est en péril, on ne réunit pas un conseil municipal autour d’un dîner. On se réunit à la mairie. Et on ne se quitte tant que la situation n’est pas réglée. Combien de sommets de la dernière chance n’a-t-on pas eu depuis ces deux dernières années ? C’est du blabla, de la mise en scène. Et le prochain sommet (fin juin) risque d’être pareil. C’est çà le problème… Et nos concitoyens le voient bien. »

Le problème de l’Europe : savoir « anticiper »

« Le vrai problème de l’Europe, aujourd’hui, c’est le processus de décision politique. Il faut anticiper et arrêter de faire du suivisme ou un énième sommet de la dernière chance pour ne rien décider. Il faut davantage d’Europe et mieux d’Europe. (…) Ces gens-là sont trop intelligents. Et surtout il y en a trop qui décident. »

• Les Eurobonds : « pas un remède miracle »

« Les Eurobonds, c’est pas idiot mais c’est pas un remède miracle. Ce ne sera possible qu’à terme quand les États auront la même stabilité financière, les mêmes taux et la même crédibilité.  Aujourd’hui c’est risqué. Premièrement, ce sont les mêmes en fait qui ont foutu la finance privée à plat par des trucs sophistiqués, compliqués, et du vent en fait, qui sont en train de conseiller les États dans le même sens. Deuxièmement, les Eurobonds, c’est une mutualisation des émissions obligataires. Clairement, quand un État a besoin d’argent, au lieu d’emprunter tout seul, il fait un emprunt groupé avec les autres. L’idée, c’est de dire que ça coûtera moins cher ensemble. En fait, ce qu’on ne dit pas c’est que ça va peut-être coûter moins cher pour ceux qui empruntent très cher actuellement (les Grecs, les Espagnols). Mais ça coûtera plus cher pour ceux qui empruntent à faible taux (NDLR : les Allemands, les Français, les Belges…). Standard & Poor’s (la principale agence de notation financière) avait averti, il y a un an déjà, qu’avec ce système, ils prendraient le taux le plus cher du maillon le plus faible de la chaîne solidaire. Le dernier risque, cela reste un emprunt. Il faudra bien les rembourser un jour. Il y a une solidarité des débiteurs. S’il n’y a pas les sous, c’est l’autre qui paie à votre place. Est-ce que vous allez emprunter solidairement avec quelqu’un qui est au chômage et n’a pas un rond ? Si vous êtes généreux, vous pouvez le faire, mais il faut savoir que vous paierez pour lui. Ce n’est pas de la solidarité, c’est de la charité. Il vaut mieux le savoir à l’avance. »

Traumatisé par le résultat du FN dans la commune et un coup de tacle à Sarkozy

« J’ai été secoué. Dans ma commune, Marine Le Pen a fait plus de 40% au premier tour des présidentielles. Et aux législatives, avec un candidat à peine connu, elle arrive davantage que le candidat de l’UMP ou du parti socialiste. C’est frappant ! (…) Voilà c’est ce qui arrive quand vous faites campagne en disant que « çà ne marche pas mais que si vous êtes réélu vous ferez ce que vous n’avez pas fait durant cinq ans ». On fait le lit de ceux qui, justement, dénoncent que rien ne marche (les populistes, l’extrême droite). »

Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).