Europe prend garde ! Le « crunch » de la crise est là. La Chine veille, les « autres » aussi…

le terminal container du Pirée racheté par le Chinois Cosco (crédit : Tractebel)(BRUXELLES2, opinion) La crise était jusqu’ici essentiellement financière ou de la dette, elle devient aujourd’hui politique et risque demain d’être stratégique. L’Europe est aujourd’hui au milieu du gué, à un point de cristallisation. Nous sommes au « crunch » de la crise. L’Europe a donc un choix assez simple mais crucial : soit continuer à gérer au jour le jour, s’enfoncer dans une crise qui va devenir à la fois plus dure économiquement, socialement et plus bloquée politiquement ; soit essayer de trouver des solutions qui changent la donne, renversent la table, sortent du contexte où chacun bloque chacun. Soit s’appauvrir, soit réagir. Et pour réagir, il y a quelques questions à résoudre auparavant qui ne sont pas techniques mais bel et bien politiques.

Stabilité politique et démocratique

La politique suivie jusqu’alors avec baisse des salaires à la clé paraît non seulement une erreur économique mais présente un danger politique et social bien réel. Développer de grands plans, prospectifs, qui pourront avoir, au mieux, un effet dans quelques années, c’est sans doute « sympathique » mais à peu près aussi inutile que de demander au polytraumatisé en insuffisance respiratoire s’il préfère une chambre à un ou deux lits ou des béquilles bleues ou roses pour sa rééducation. Il faut pouvoir donner un souffle d’air immédiatement, pour éviter que le trimestre en cours et les deux suivants ne conduisent à une économie anémiée, éviter la contamination de l’austérité et de la récession. Faute de quoi, la soupape va sauter. Et l’énergie du désespoir gagner d’autres pays. La situation « à la grecque » peut se répéter dans les urnes dans plusieurs pays, pas automatiquement « désespérés » économiquement (les Pays-Bas par exemple… Certains autres pays peuvent être tentés par une virée nationaliste (Slovaquie, Hongrie, Roumanie…). Avoir un pays en instabilité politique, c’est gérable… en avoir une demi-douzaine devient beaucoup plus dangereux. Pour imposer certaines réformes, dures à avaler, il faut proclamer un quasi « état d’urgence ». L’Europe est-elle prêt à l’accepter ?

En renforçant ce qu’on appelle la gouvernance, en établissant et vérifiant des règles communes en matière de budget national, il faut établir alors une contrepartie démocratique. Le transfert de compétences doit s’accompagner d’un transfert démocratique. Est-ce par la voie de l’élection au suffrage universel du président de la Commission européenne comme le souhaite la CDU allemande ? Est-ce par l’établissement d’une commission ou d’une Chambre « zone euro » au sein du Parlement européen ? … Quelle que soit la solution, il faut un réel contrôle démocratique. La proposition du papier Van Rompuy – Barroso déposée sur la table du Conseil européen demain (jeudi 28 juin) ne suffit pas ! On ne peut pas juste « consulter » ou « informer », il faut donner aux représentants du peuple, le pouvoir d’être éclairé, d’évaluer, de débattre et finalement de décider. Ce ne sera pas facile ni évident d’assurer cette transition démocratique… nécessaire qui suppose, plus ou moins, la révision des Traités existants.

Contrôle et responsabilité

L’Europe ne peut non plus continuer s’abstraire de toute responsabilité que ce soit dans le « circus politique » en Grèce ou dans la crise actuelle. Elle ne peut pas imposer des réformes, douloureuses sans doute, nécessaires peut-être, sans en assumer de façon corollaire une légitime part de responsabilité. C’est la Commission européenne qui cogère en effet une partie des réformes, dans toute sa séquence, en mettant en place un plan de réformes d’une part, en ayant en place une équipe de hauts fonctionnaires chargés dans tous les ministères de suivre les réformes d’autre part. Comme hier, c’est la Commission européenne qui avait aussi pour fonction la surveillance des déficits. Jusqu’à aujourd’hui, aucune sanction (d’ordre politique) n’est intervenue après cette faillite de la surveillance. A la différence des autres Etats membres, où le lien de responsabilité européenne est relativement tenu, à Athènes, il existe un lien direct.

Dans un régime « normal », de gouvernement issu des urnes, le gouvernement démissionnerait ou remettrait au moins une question de confiance à ses électeurs. Le système européen n’a pas prévu cette hypothèse (mais ne l’a pas interdite non plus). Et la Commission ne semble pas vouloir prendre le chemin de cette prise de responsabilité. Faute de cette « soupape » de sécurité, il faut trouver d’autres solutions, proposer une porte de sortie. Il est aussi nécessaire sans doute d’opérer un changement politique, pour donner, très vite quelques sursauts nécessaires à l’économie, être gagner quelques demi-points de croissance.

Vision stratégique

Prenons garde aussi à ce que de « politique », la crise ne devienne stratégique. L’Europe risque son avenir, sa place dans le monde. Si elle ne se relève pas rapidement, de façon dynamique… et seule, elle va se retrouver dans la situation économique de l’après 1945 à devoir quémander une aide internationale aux uns et aux autres pour se redresser. Du coup, elle devra aliéner une partie de son autonomie économique non seulement sur le court mais aussi sur le moyen ou long terme. On peut se dire que c’est la logique de la mondialisation… On peut aussi estimer que l’Europe a les moyens, intellectuels comme financiers, de s’en sortir toute seule.

Est-ce que l’avenir de la Grèce doit passer par une aide de la Chine, du Qatar ou du Brésil ? Une Chine présente qui observe et rachète quand elle peut, au gré d’une privatisation ou d’un retrait d’un actionnaire clé, là un chantier naval, là une industrie…  Est-ce le destin de Chypre de faire la tournée des pays environnants et plus lointains (Russie, Chine…) pour quémander une aide qui ne sera pas liée, à laquelle elle ne sera pas tenue de s’aliéner économiquement et politiquement ? Et l’Espagne, demain, ne sera-t-elle pas tentée de suivre une voie similaire, auprès de pays d’Amérique latine, par exemple ? Plusieurs pays d’Europe se retrouvent ainsi dans la même mécanique que des pays du tiers monde, préférant l’aide de pays moins exigeants, moins regardants sur les conditions. Dans l’absolu, ce n’est pas gênant. Nous sommes dans un cadre mondial. Mais l’Europe aliène ainsi les moyens de son indépendance quand il s’agit d’actifs stratégiques.Nous sommes en situation aujourd’hui d’urgence. Il importe de trouver des solutions d’urgence, et non des rustines à « deux balles » ressorties des tiroirs d’avant un temps qui semble si lointain, où l’Europe n’avait, globalement, que peu de problèmes…

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