La Smart défense, faire ensemble c’est partager un pan de souveraineté (Général Abrial)

(crédit : OTAN)

(BRUXELLES2, exclusif) La nouvelle génération de projets de coopération de l’OTAN, la Smart Défense, a été conçue et est suivie au commandement allié de la Transformation (ACT) à Norfolk, dirigée depuis septembre 2009 par le général Stéphane Abrial. J’ai profité de mon séjour à Chicago pour rencontrer ce général français qui devrait, normalement, terminer son mandat à l’automne prochain.

Vous venez d’avoir l’aval des chefs d’Etats et de gouvernement pour une vingtaine de projets de la Smart Défense. Très modestes tout de même ?

•Les projets initiaux sont modestes, c’est vrai, reconnaissons-le. Mais c’est un début. Il ne s’agit que d’une première vague qui remplit tous les critères pour être développés. Nous avons une liste de presque 200 propositions qui sont en cours d’étude. Nous entrons donc dans un processus qui va prendre plusieurs années. Ce sont essentiellement des projets-pilotes destinés à montrer que le concept est valide. Ensuite, on pourra approfondir pour s’intéresser à des domaines de plus en plus complexes et sensibles, et changer les approches multinationales.

Lesquels par exemple ?

• On pourrait réfléchir à avoir des projets de partage de l’aviation de combat, des capacités technologiques de pointe pour le combat, des échanges de renseignement. Mais on ne peut pas arriver tout de suite à ce niveau-là de coopération. Le niveau de complexité des projets va ainsi aller croissant au fur et à mesure qu’on va atteindre le coeur de souveraineté. Car faire les choses ensemble revient à partager un pan de souveraineté. Et cela prendra du temps. Car il faut un changement d’état d’esprit, pour concilier solidarité et souveraineté.

On a déjà eu des projets de coopération multinationale dans le passé ; tous n’ont pas tous été marqués du sceau du succès, 🙂 Qu’est-ce qui ferait qu’on aura plus de succès demain ?

• Ce qui me rend optimiste, c’est le chemin parcouru en à peine un an. J’ai sillonné l’Europe et ai été étonné de la volonté des États. On évolue lentement. Les mots sont certes les mêmes qu’il y a 15 ans. Mais cette fois il y a conscience qu’on ne peut pas réaliser hors de la coopération. Les nations se sont approprié l’initiative. Nous avons réussi à concilier les intérêts de l’Alliance, avec l’intérêt individuel de chaque nation.

Qu’est-ce qui est le plus important avant de démarrer un projet en coopération ?

• Il faut aussi bien étudier les besoins. C’est pourquoi nous insistons souvent sur la proximité stratégique des Etats, leur volonté à travailler ensemble. Ainsi, ce n’est pas le nombre de pays qui participe à un projet qui est important. Au contraire, même. Il vaut mieux avoir des plus petits groupes, bien compacts, bien déterminés. C’est une question en fait de masse critique pour la meilleure efficacité d’un projet.

Derrière ces coopérations, il y a souvent des enjeux industriels importants. Cela a-t-il été évoqué dans vos discussions ? Et comment cela va être pris en compte ?

• Bien sûr. L’aspect industriel a été évoqué dans chaque capitale. Car l’impact sur l’emploi et l’économie, font partie des intérêts nationaux. Chacun a peur pour l’avenir de sa propre industrie et chacun tient à ce que ses intérêts soient pris en compte. Chacun a aussi peur du plus grand que soit. L’important est que cela se passe de façon transparente et équilibrée. Nous avons ainsi travaillé au début avec des compagnies importantes. Car c’était plus facile. Prenez l’initiative “FFCI” (Framework For Collaborative Interaction) que j’ai lancée en octobre 2009. Nous travaillons aujourd’hui et voulons travailler avec des entreprises de taille plus petite. Quelle que soit leur taille, cela permet de mettre chacun des pays sur un pied d’égalité. Notre vision est que chacun ait la possibilité de participer. Après… que le meilleur gagne.

Comment s’est passé la répartition des tâches entre la “smart défense” de l’OTAN et le “pooling and sharing” de l’Union européenne

• Très bien. On a essayé de se répartir les tâches ou d’avoir des projets se complétant. C’est le cas, par exemple, pour le projet de soutien médical : l’un travaille dans le domaine des normes (OTAN), l’autre dans celui de la réalisation (UE). Même en travaillant sur le même sujet, on peut être complémentaire. Sur le projet de ravitaillement en vol, il y a eu une réflexion. Mais il a paru naturel que ce soit l’Union européenne qui prenne en charge. Dans ce domaine, il n’y a pas de lacune de l’OTAN en tant que telle (pas des Américains) mais des Européens au sein de l’OTAN. Si les Européens comblent cette lacune, cela renforce aussi la capacité de l’OTAN.

Dernière question, la réintégration de la France est-elle positive selon vous ?

• C’est indubitable. La France pèse, énormément. Beaucoup plus qu’avant. Nous sommes impliqués dans tous les dossiers, du début jusqu’à la finalisation. Ce qui change et permet d’accompagner, d’influer sur le fonctionnement quotidien de l’Alliance. Auparavant nous étions davantage des spectateurs dans certains projets de l’Alliance, ne pouvant nous prononcer qu’une fois les projets définis.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).