EUCAP Nestor, une mission de 200 personnes aux multiples facettes

Des formations de gardes cotes à Djibouti ont lieu régulièrement lors des escales des navires européens. Ici avec les marins espagnols (Crédit : EUNAVFOR / Marine espagnole)

(BRUXELLES2, exclusif) La solution de la piraterie n’est pas militaire et en mer, mais à terre et civile” c’est le constat partagé par tous les acteurs de terrain et responsables politiques depuis quelques années déjà. Après plusieurs mois intenses de préparation, la mission de renforcement des capacités maritimes de l’Union européenne (Rmcb renommée Eucap Nestor) est prête. Tous les documents de planification sont prêts. Un premier élément avancé d’experts va se déployer dans les différents pays concernés. B2 a obtenu quelques détails sur le détail de ses missions et sa composition. Son chef ? Vous le connaissez si vous avez déjà lu ce blog… Cette troisième mission dans la région vient ainsi compléter l’action en mer (Eunavfor Atalanta) et la formation militaire (EUTM Somalia) en assurant le chaînon manquant : la poursuite pénale.

Rétablir l’Etat de droit et une chaîne pénale conséquente

La mission Eucap Nestor devrait avoir un champ assez large, permettant de reconstituer toute la chaîne pénale : de la formation d’une loi, aux techniques d’enquête et d’instruction, et au jugement. Il s’agit d’une initiative notable, menée par des Etats, qui succède à une série d’initiatives, souvent menées par des sociétés privées (Hart Security, Saracen international, Halliday finch…), qui ont soit avorté, soit n’ont pas produit les effets escomptés, quand elles ne poursuivaient pas sous couvert de formation de la police anti-pirates d’autres buts qui avaient peu à voir (la protection des puits de pétrole par ex.).

  • La formation de la police cotière. La force du Puntland compte 1200 policiers qui ont commencé d’être formés par l’UNDP. Une formation initiale basique, destinée à donner les rudiments du travail : discipline, fonctionnement en équipe, port de certains équipements… Les Européens devraient former de façon spécialisée environ 200 personnes dans un premier temps. Cette formation devrait se dérouler à Djibouti, pour des raisons de sécurité. Les policiers étant acheminés par voie aérienne de Garowe, la capitale du Puntland. Elle aura pour objectif de donner aux policiers les notions essentielles d’enquête, de rassemblement des preuves, de constitution de dossier. Ce que l’on demande en France à un gendarme par exemple.
  • L’assistance législative. La poursuite des pirates est avant tout une question juridique. Et il importe d’avoir des lois à jour, prévoyant toutes les possibilités, et conformes aux standards internationaux, afin de permettre la remise des suspects par les forces multinationales. Eucap Nestor comprendra donc une bonne vingtaine d’experts législatifs, placés dans les différents ministères concernés à titre de conseillers. Un réseau sera mis en place pour relier ces conseillers et leurs homologues nationaux dans les différents pays concernés.
  • La formation des juges. Finalement retenue comme un élément de la mission, la formation des magistrats sera assurée lors d’ateliers de travail, réalisés normalement sur place, y compris au Puntland, dans des lieux tenus secrets et changeant à chaque reprise, pour éviter tout problème de sécurité.

Plus de 200 personnes

Eucap Nestor ne sera pas une toute petite mission. Environ 200 personnes dont 175 experts internationaux, provenant de différents horizons : magistrats, policiers/gendarmes, et souvent d’anciens militaires ; tous normalement familiarisés avec la notion de poursuite en justice. Un nombre qui peut paraître important pour une mission de conseil et de formation. Mais c’est assez logique car la mission est répartie sur 5 pays au départ : Djibouti, Kenya, Seychelles, Somalie (Puntland/Somaliland), Tanzanie (*). Il faut donc dans chaque pays une petite structure, formée d’experts et de soutien. A ce nombre d’experts permanents, viendra s’ajouter des experts dédiés à un aspect particulier, qui pourront être appelés ponctuellement pour assurer une formation plus technique (maniement des radars…).

Equipements, laissés sur place ensuite

Point original, la mission a obtenu de pouvoir acquérir les matériels et de les laisser sur place. Une disposition négociée avec les administratifs/financiers de la Commission. Cela nécessite de « bien examiner les spécifications des matériels lors des appels d’offre » m’a précisé un expert du dossier.  Ce qui « n’est pas évident, car nous n’avons pas dans les spécifications européennes habituelles ce type de matériel. Nous allons travailler avec des marines des Etats membres. » Il faut, aussi, penser à la maintenance ultérieure de ces équipements, pour qu’elle puisse être utilisée facilement ensuite. En revanche, le budget européen ne prévoit d’équipement en navires. Ceci devrait être fait de manière bilatérale par les Etats membres. Certains pays – Etats-Unis, Japon par exemple – ont déjà fourni ou promis certains matériels, le premier en Tanzanie et au Kenya, par exemple, le second à Djibouti. Mais bien souvent ces offres ont été revues à la baisse.

Commentaire : une mission emblématique

Les missions européennes sont rarement similaires. Celle-ci est d’un genre tout à fait nouveau. Tout d’abord elle ne concerne pas un seul pays (ou une seule frontière) et une seule thématique. Elle s’étend plusieurs pays souvent éloignés des uns et des autres, aux traditions et intérêts très différents, et qui ont peu d’intérêt en commun sinon de partager l’Océan indien. Certains, malgré leur proximité côtière, n’ont pas une forte tradition maritime (Kenya, Tanzanie…), étant davantage tournés vers la terre. Eucap Nestor s’inscrit également dans un panorama maritime, international et dans un lieu où se rencontrent toutes les pulsions stratégiques. L’Inde, notamment, veille au grain qui a toujours considéré cette étendue d’eau et les pays qui la bordent comme son arrière cour (cf. sa présence aux Seychelles, en Ile Maurice, ou la récente visite du président du Puntland en Inde). Mais ce n’est pas le seul pays “intéressé”… La mission n’est pas non plus dénuée de tout danger. Aller former au Puntland quelques juges expose à un risque certain. Le séjour au Kenya est également rythmé par des alertes “terrorisme” ou des attentats.

(*) Plusieurs autres pays figuraient dans le concept de gestion de crises. Mais ils n’ont pas été retenus pour des raisons de sécurité (Yemen), pour des raisons politiques ou internes à chaque pays ( Ile Maurice, Mozambique)

Lire aussi :

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

Commentaires fermés.