Le Drian, le monsieur « Défense » de F. Hollande. Portrait d’un Européen

Lors de l'inauguration du bureau Bretagne, Pays de Loire et Poitou-Charentes en 2005

(BRUXELLES2) Cela fait plusieurs mois (plusieurs années) qu’il s’y prépare. Jean-Yves Le Drian, le président de la région Bretagne, est un des principaux responsables socialistes pressentis pour endosser le portefeuille de ministre de la Défense dans le nouveau gouvernement qui sera mis en place après l’arrivée de François Hollande à la présidence de la République. La prise de fonction a lieu le 15 mai. Et on ne peut encore jurer de rien pour la composition du gouvernement…

Le Drian est le délégué « Défense » au PS. Et c’est un sujet qu’il suit de façon régulière à défaut d’être au coeur de ses compétences. En tant qu’élu de Lorient, durant de nombreuses années, il ne pouvait s’en désintéresser, tant la « chose militaire » transpire de cette ville du Morbihan. Mais surtout, et avant tout, c’est un Européen convaincu. Et un fidèle de François Hollande. Ce qui fait beaucoup d’éléments en sa faveur aujourd’hui.

Le Lorientais n’aura cependant pas beaucoup de temps pour assurer la passation de pouvoirs avec Gérard Longuet l’actuel occupant de la rue St Dominique. Puisqu’il devra être à Chicago, au sommet de l’OTAN, les 20 et 21 mai. Durant la campagne électorale, il a déjà pris quelques rendez-vous, assez discrètement, histoire de prendre marque. Il est ainsi allé à Washington aux USA, pour une première prise de contact au Département de la Défense.  « J’ai eu autant d’interrogations du coté américain que j’avais de questions à poser » a-t-il confié à B2. Puis à Londres. Et très discrètement, début avril, selon nos informations, il passe à Bruxelles pour rencontrer quelques interlocuteurs à l’OTAN comme à l’Union européenne. Des diplomates « amis » (*) auprès de qui il se rôde sur les derniers dossiers, justement en vue des prochains rendez-vous internationaux.

(*) Ceux-ci refusent évidemment de confirmer…

Un Lorientais

Né en 1947 à Lorient de parents ouvriers, Jean-Yves Le Drian passe mai 1968 dans les rangs de l’UNEF sort diplômé de l’université de Rennes en Histoire en 1971. Il adhère au PS en mai 1974 et prend dans sa ville natale ses premières responsabilités publiques après les élections municipales de 1977. Il est alors adjoint en chargé de l’économie avant de prendre la tête de la ville, quatre ans plus tard en 1981 ; fonction qu’il conserve 17 ans (jusqu’en 1998). Il est élu à l’Assemblée nationale en 1978 à l’âge de 30 ans poste qu’il exercera durant 13 ans. Il « monte » au gouvernement, de mai 1991 à avril 1992, comme secrétaire d’Etat à la mer dans le gouvernement d’Edith Cresson. Il ne récupère son siège de député qu’en 1997, il est alors membre de la commission de la défense.

C’est un fidèle, et un adepte, de François Hollande depuis le début. En 1984, il est à ses côtés, quand il crée les transcourants. Il soutient la candidature de Ségolène Royal aux primaires de 2007 (contre Fabius et Strauss-Kahn). Il « briefe » la candidate d’alors sur les questions de Défense. Mais il sera aux côtés de « son ami » quand les critiques fusent à son égard au sein du Parti socialiste. Il l’accompagnera ainsi, discrètement, durant sa longue marche vers le pouvoir.

avec toujours un oeil sur la Défense

C’est dans sa bonne ville de Lorient que Le Drian acquiert un intérêt certain pour les questions de défense. La ville est prédestinée à la « chose militaire ». Cité de la Royale (la marine française) depuis 1690 et Louis XIV, elle a toujours gardé en son sein une forte composante maritime et militaire. Près de 3600 hommes et femmes y travaillent toujours sur plusieurs sites : à la base aéronavale de Lann-Bihoué ou au groupement de fusiliers marins commandos, comme au service historique de la Défense. Sans compter DCNS, un des fleurons de l’industrie navale française, qui a notamment construit à Lorient les nouvelles frégates anti-aériennes de classe Horizon (Forbin, Chevalier Paul), un programme franco-italien, et y abrite aujourd’hui son bureau d’études. Le Lorientais se battra pour que l’industriel garde à Lorient, puis plus généralement au sein de la région Bretagne, sa vocation de construction navale. Mais, en même temps, il prépare la diversification des activités des principaux ports de la région.

Lors de son dernier passage à l’Assemblée nationale, Le Drian siège d’ailleurs à la commission de la Défense. Quand il quitte ce mandat d’élu, en 2007, c’est une proche collaboratrice, qui s’est occupée du pôle presse, Françoise Olivier-Coupeau, qui lui succède. Son décès, en 2011, interrompt son mandat, et c’est son suppléant également attaché parlementaire de Le Drian, Gwendal Rouillard, qui reprend le flambeau.

… profondément européen

Le Drian est aussi et avant tout un Européen. Ce n’est pas une surface, c’est chez lui une conviction profonde. Même aux plus grands moments de doute. Ainsi après le Non français au référendum sur la Constitution, qui le bouscule, il réitère cet engagement, ouvrant officiellement la Représentation commune de la Bretagne, des Pays-De-Loire et de Poitou-Charentes à Bruxelles. La traduction de « notre engagement pour que la Bretagne soit visible et forte à Bruxelles et de notre volonté européenne » m’explique-t-il alors. « Dans le désarroi général qui a suivi le 29 mai, nous entendons maintenir fermement notre pavillon européen ».

Membre du comité des régions, depuis plusieurs années, Le Drian passait régulièrement à Bruxelles non seulement pour les sessions du comité mais aussi pour rencontrer les différents responsables européens, les « Bretons » de la Commission ou du Parlement. Environ une fois par mois. Un lobbying qui paie. Malgré ses réticences, la Commission sort ainsi son chéquier lors des dernières perspectives financières (2007-2014) pour financer les lignes ferroviaires à grande vitesse de Bretagne. Une légère entorse à son désir de ne plus financer de grands travaux d’infrastructures dans les pays dits « riches ».

Adepte du travail en réseau

Au Comité des régions, il « monte » avec plusieurs de ses homologues un groupe consacré à la crise de l’industrie automobile, réclamant à la Commission européenne « un plan européen » pour y faire face. Son leitmotiv : « la présence, l’engagement politique paie ». Evoquant sa présence régulière à Bruxelles, il expliquait « cela vaut le déplacement, cela mérite le détour. Il faut être là, suivre les sujets, avoir une veille permanente, être là deux ou trois ans (voire plus) avant que les sujets émergent. Cela permet de débloquer des dossiers. » C’est aussi un adepte du travail en réseau. « Cela permet de cerner des convergences avec d’autres régions ».

Quelques idées sur la défense

Rééquilibrer l’effort entre l’Alliance atlantique et l’Europe de la Défense

Sur la Défense, Le Drian a sérieusement critiqué la décision de Nicolas Sarkozy revenir dans le commandement intégré de l’OTAN. Sans annuler cette décision, il entend ainsi que les « conséquences réelles de (cette) décision (soient) sérieusement évaluées ». Le réexamen du Libre blanc en sera l’occasion « Une évaluation des conséquences de cette décision tout particulièrement pour notre indépendance et pour le développement de l’Europe de la défense, afin de prendre les mesures qui s’imposeront, conformément aux intérêts de sécurité de la France ». Il estime notamment que la décision de Sarkozy qui avait été « présentée comme un préalable à l’approfondissement de l’Europe de la défense, (…) a conduit au contraire à l’affaiblir en décourageant nos partenaires européens qui ont toujours vu en la France un moteur de la construction d’une Europe de la défense. » Et de recommander un rééquilibrage. « Il s’agira en particulier de rééquilibrer notre action en faveur de l’Europe de la défense, que François Hollande veut relancer. »

Renforcer l’industrie de la Défense

Le Drian est un partisan d’un renforcement de l’industrie de la Défense, au niveau européen, et de manière moins oligopolistique que le chemin suivi jusqu’ici. Il refuse le monopole de certains industriels (nommément Dassault) et il est sans doute l’inspirateur des passages du discours sur la Défense prononcé par François Hollande en mars. Il l’a répété encore récemment, critiquant à la fois la politique suivie par le précédent gouvernement — « En matière industrielle, les projets en cours ont été difficilement préservés et aucune opération de confortement de l’industrie européenne n’a été engagée » — et prônant un meilleur engagement européen : « Nous ferons aussi en sorte que les coopérations en matière de capacités soient, à chaque fois que cela est possible, européennes : nos industries de défense doivent être défendues. »

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