Mon rêve européen, par Nicolas Sarkozy

(crédit : Elysée)

(BRUXELLES2) Ah Non… Cela a été le cri du coeur du président de la République française quand un journaliste lui a demandé s’il se rêvait un destin européen. S’il a un rêve européen, ce n’est pas sûrement à Bruxelles. « La seule façon que vous ayez de continuer à m’entendre et à travailler, c’est de me réélire » a-t-il dit en guise de boutade, très sérieuse finalement.

Il n’était pas pressé d’ailleurs de quitter les journalistes, Nicolas Sarkozy, lors de sa conférence de fin de sommet européen, vendredi (2 mars). Après une “dernière question”, nous avons eu “une dernière question peut-être” et puis finalement 5-6 questions, sans compter le “Off” traditionnel lors de sa sortie de salle qui a duré un bon quart d’heure. Le temps pour le Chef de l’Etat de livrer une sorte de programme européen, de guide pour l’Europe après la sortie de crise qu’il entrevoit. Un guide pour son successeur peut-être aussi. Car, dans ces cénacles de chefs d’Etat et de gouvernement, qu’il a parfois critiqué, souvent secoué, le président Sarkozy, finalement, se sentait en quelque sorte à son aise et y avait pris ses marques.

L’Europe à deux cercles

Tout d’abord, Nicolas Sarkozy dessine les deux Europe : « il y a l’Europe des 17, et plus, qui doit aller vers davantage d’intégration : l’Europe de la zone euro ; et il y a l’Europe des 28 – avec la Croatie et plus avec les Balkans – qui doit aller, plus encore, vers une gestion confédérale pour que cela ne soit pas un obstacle. (…) Plus l’Union européenne s’élargira et deviendra donc confédérale, et plus la zone euro devra, elle, intégrer la convergence économique et monétaire. » Et d’ajouter : « Clairement, se met en place ce qu’il faut bien appeler deux Europe dans une seule : l’Europe de la monnaie unique et l’Europe de l’Union politique.»

Pas de rêve européen, mais une réalité

Pour autant, il ne veut pas parler de son « rêve européen ». « La caractéristique du rêve ? C’est que ce n’est pas la réalité. La caractéristique de ce que veulent les gens ? C’est qu’on améliore leur réalité. » En Europe, « on a fait beaucoup d’institutionnel, on a mis en place des outils, il faut maintenant les utiliser à plein. Et … c’est la partie la plus passionnante. »

Asie : pas d’ouverture pas de marché

Premier chantier : la « définition d’une nouvelle politique commerciale » de l’Europe. « est-il normal que tous les marchés publics européens soient ouverts à certains pays d’Asie et qu’aucun marché public en Asie ne soit ouvert aux entreprises européennes ? J’ai demandé la règle de la réciprocité dans les négociations commerciales. Si certains pays d’Asie ne veulent pas ouvrir leur marché public aux entreprises européennes, il faut clairement poser la question de l’ouverture des marchés publics européens aux entreprises de ces pays-là. Ce n’est pas du protectionnisme, c’est de la réciprocité ».

Antidumping, politique de concurrence, harmonisation fiscale

Autre priorité : l’anti-dumping, il y a encore du travail. Sarkozy l’a dit vertement lors d’une réunion avec José-Manuel Barroso, le président de la Commission européenne : « en matière d’acier, il y avait de nouvelles mesures anti-dumping à prendre ».

Deuxième chantier : la politique de concurrence, elle est « à complètement repenser ». « Nous faisons un marché unique. Faut-il analyser la concurrence, marché par marché, ou sur le marché unique ? Doit-il y avoir vingt-sept politiques de concurrence ou une seule ? ». NB : Autrement dit, il faut analyser la position d’abus de position dominante par exemple non pas sur son marché naturel, géographique, mais sur l’ensemble du territoire européen, voire à l’échelle mondial. On est là très proche de la discussion sur la politique industrielle chère aux Français, que le président voudrait voir aussi aboutir.

Troisième chantier : l’harmonisation fiscale. « Le dumping fiscal, le dumping social, est-il normal en Europe, entre nous ? L’harmonisation ne veut pas dire la même fiscalité, mais l’harmonisation cela compte ».

Valeurs, défense européenne, Schengen, politique méditerranéenne

Quatrième chantier : les valeurs. Entre « la mise en place d’une taxe sur les transactions financières, la défense de la démocratie et des droits de l’Homme » il y a de l’espace. Et le président d’évoquer également .

Cinquième chantier : la défense. Il y a « la nécessité d’une formidable politique de défense européenne. Il y a beaucoup, beaucoup de choses à faire. »

Sixième chantier : l’espace intérieur. « Nous demandons (…) un autre fonctionnement de Schengen » sans compter « la définition d’une politique de l’immigration commune à l’ensemble des pays européens ».

Septième chantier : le voisinage méditerranéen et de la politique méditerranéenne de l’Europe. « Je me suis toujours battu pour dire que la Libye et la Syrie, c’était d’abord des problèmes de l’Europe, c’est une région frontalière de l’Europe. La mer Méditerranée, c’est une mer européenne, profondément. On est là au cœur de la civilisation européenne.

Aller l’Europe : ben non !

A l’aise dans ses bottes de chef d’Etat, Nicolas Sarkozy ne se voit pas endosser un autre costume européen. « Ah non, j’ai encore de quoi m’occuper cinq ans de l’Europe, sans être à la place de M. Barroso ou de M. Van Rompuy ! Il y a un chantier considérable. Et celui qui voudrait ergoter se voit aussitôt répondre : « Non, en aucun cas, d’aucune façon, ni maintenant, ni plus tard. » C’est clair… « Je ne pense pas avoir les qualités pour être un excellent président de la Commission et un excellent président du Conseil. » explique-t-il mettant un encensoir au-dessus de la tête de Herman Van Rompuy… un peu moins gentil pour Barroso.

« Herman Van Rompuy a vraiment toutes les qualités — parce qu’il a à la fois de l’autorité, et en même temps le souci de ne pas agir, en lieu et place, des dirigeants des pays. (…) C’est vraiment quelqu’un qui doit plutôt mettre tous les autres en situation de travailler ensemble, trouver les bons compromis. Je crois que c’est cela la fonction de président de Conseil européen (…). Je suis sûr que je le ferai moins bien que lui. »

« Quant à M. Barroso, vous comprendrez que je ne peux pas me comparer, quand même…. Sur la Commission, c’est un travail où il faut en permanence, avec vingt-sept commissaires, trouver les voies de passage pour rassembler tout le monde. Je pense, par ailleurs, quand on a eu le privilège, le bonheur d’être chef de l’Etat — qui est une responsabilité absolument passionnante et très difficile – (…), que toute autre responsabilité ne me semble pas adaptée à la succession de cette fonction. »

Commentaire

La présence de Nicolas Sarkozy manquera immanquablement. Quelles que soient les opinions qu’on peut avoir sur le bonhomme, sur sa politique intérieure (qui n’est pas vraiment une réussite), au niveau européen, sa dynamique, son volontarisme, ses coups de gueule insufflaient dans ces réunions du Conseil européen, parfois un peu ternes ou un peu moroses, un peu de dramaturgie et d’action. Sur le fond, on ne peut pas nier que le président reste assez constant, dans une défense d’une politique industrielle et d’un changement de paradigme de l’Europe aux frontières qu’il juge trop ouvertes à tous les vents et trop naïve. Une position, somme toute, assez classique pour la France. Et qu’un successeur, quel qu’il soit, pourrait facilement endosser. En revanche, la méthode du président, faite d’avancées en coup de mentons, et de latences aussi longues, a manqué dans sa constance, et n’a sûrement pas facilité la marche de l’Europe ni son entente, notamment avec l’Allemagne ou les pays du Benelux ; une entente indispensable si on veut avancer au plan européen.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

Une réflexion sur “Mon rêve européen, par Nicolas Sarkozy

  • 3 mars 2012 à 21:57
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    Quel culot !
    La vérité si j’mens n’a jamais constitué un programme politique en mesure de redonner confiance aux peuples !
    Celui qui s’est approprié comme un voleur ce Traité de Lisbonne qu’il a présenté comme “son mini-traité” à son arrivée à l’Elysée, un traité qui interdit explicitement toute harmonisation dans les domaines en question ici,
    celui qui n’a cessé de vilipender la méthode communautaire et la Commission européenne lorsqu’il s’est agi de penser la gouvernance économique de la zone euro,
    celui qui a participé à rallier un nombre important de chefs d’Etat et de gouvernement pour geler le budget européen alors que les mêmes, à l’exception de Cameron, en appelle à plus d’intégration fiscale et économique, sans distinction de cercles,
    celui qui ne cite jamais les Etats Unis lorsqu’il s’agit de dénoncer le protectionnisme de fait des autres,
    celui qui a créé les conditions d’un véritable blocage du processus politique complexe visant à établir une véritable défense commune, en laissant ses collaborateurs les plus proches donner instruction pour que ne soit pas instituée la coopération structurée permanente inscrite au traité, et pour que le document préparatoire à l’actualisation du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale aborde la dimension européenne de ce dossier que de manière marginale,
    celui qui n’a eu de cesse de stigmantiser les dirigeants européens qui ne lui plaisaient pas (demander à J-C Junker ce qu’il en pense !),
    celui qui a laissé ses ministres les plus radicaux transgresser les principes démocratiques autant que les valeurs et les droits les plus fondamentaux
    celui qui n’a eu de cesse que de contourner le traité de Lisbonne et les partenaires européens de la France, y compris quand il s’est agi de configurer l’Union pour la Méditerranée,
    ne manquera certainement ni à l’Union européenne ni à ses citoyens le jour où les citoyens français le renverront à ses chères études !

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