Ashton « à l’ouest ». Londres a-t-il voulu lâcher la Baroness ? Paris critique

(BRUXELLES2) On pouvait espérer qu’après quelques mois – que dis-je presque deux ans et demi de rodage – la nouvelle Haute représentante, Catherine Ashton, trouverait enfin sa trace, son rythme. Sans espérer une audace importante, une ambition énorme, on pouvait espérer un peu plus de l’Europe dotée des institutions de Lisbonne que sans. Si, peu à peu, Herman Van Rompuy, le président du Conseil européen, trace sa route, permettant au Conseil européen de trouver sa voie ; force est de reconnaître aujourd’hui que c’est une vraie déception. Ces dernières semaines, la Haute représentante était vraiment « à l’ouest » pour reprendre une expression populaire (= être à coté de la plaque). Et ses dernières (non) prestations, en dernier lieu au Sommet européen de début mars, ne permettront pas d’inverser cette remarque.

Un bilan enlisé

Défense et sécurité, absence et lenteur

Coté défense et sécurité, c’est la bérezina : un passage éclair à l’OTAN, début décembre juste avant le dîner ; le « brossage » de la conférence de sécurité de Münich ; « l’oubli » d’un conseil informel de défense sur l’agenda du semestre (ce sera parce que Chypre propose de l’organiser que la Haute représentante réagira)…. Quant aux éventuelles futures missions de la PSDC (en Libye, dans la Corne de l’Afrique, Sahel), c’est lent, très lent… Elles s’enlisent dans un « circuit bureaucratique » souvent incompréhensible au profane et même au spécialiste de ces questions. En Libye, une mission d’experts des Etats membres est partie assister le gouvernement libyen pour la gestion des frontières ; le statut de cette mission paraît toujours aussi flou. En matière industrielle, les Européens arrivent en ordre plutôt dispersés à Chicago, au sommet de l’OTAN. Et Washington voit défiler un à un les ministres de la Défense de chaque Etat membre qui tente, isolément, de négocier le meilleur rapport qualité-prix pour les livraisons US. Peu efficace ! On l’a déjà dit, mais cela ne s’arrange pas, la Haute représentante n’a pas d’appétance pour la défense. Un vieux réflexe de militante de la gauche travailliste, peut-être, alliée à une solide méconnaissance de ces sujets, et une croyance que de toute façon l’OTAN d’un coté, les Etats-Unis sont des gens beaucoup plus sérieux pour faire ces choses là…

Une Haute représentante aux déplacements décalés

Coté politique étrangère, on a vu un étrange périple en Amérique latine, durant plusieurs jours, où la seule question cruciale stratégique pouvait être … les Malouines et le besoin d’équilibrer une série de voyages au Moyen-Orient ou en Asie. Et, tout récemment, ce déplacement pendant 3 bons jours dans les pays nordiques. « Un merveilleux voyage » comme l’a expliqué lors de son étape en Suède l’intéressée. L’Afrique est délaissée, mis à part le Maghreb et l’Afrique du Sud. L’Afrique noire est laissée aux commissaires spécialisés au développement, A. Piebalgs, ou à l’aide humanitaire, K. Georgieva. Rappelez-vous le premier mot de la Haute représentante quand on lui a parlé du Sahel « What ? Sahel ? ». Du coté des « partenariats stratégiques », ce sont souvent les deux présidents, Herman Van Rompuy (Conseil européen) et José-Manuel Barroso (Commission européenne, qui sont le plus souvent à la manoeuvre, comme lors du sommet Russie en décembre. Et, de façon générale, la Haute représentante est souvent exclue des rencontres de haut niveau, le président du Conseil européen ayant des contacts avec les chefs d’Etat et de gouvernement, tandis que la Haute représentante reste cantonnée aux rencontres avec les ministres. Un sacré recul. Et une grave difficulté quand il s’agit de négocier certains accords très politiques.

La talonnade française

Coté français, on est relativement exaspéré par la lenteur des avancées. Et le ministre Alain Juppé a repris sa plus belle plume il y a quelques jours pour envoyer (à nouveau) une lettre à la Haute représentante pour lui demander des avancées plus fortes sur le Service européen d’action extérieure. Parmi ses remarques – ainsi que l’expliquent mes confrères de l’AFP – il y a la volonté d’avoir une action en matière de Droits de l’homme, plus dynamique, en soutenant notamment les oppositions de façon plus soutenue, notamment dans le monde arabe. Sous couvert d’améliorations demandées sur le service diplomatique, c’est une vigoureuse critique (même si le Ministre refute ce terme) de l’action même de la Haute représentante. En matière de défense, le ministre demande ainsi à ce que l’UE présente une proposition commune de renforcement de ses capacités dans le domaine des avions ravitailleurs en vue du sommet de l’Otan en mai à Chicago.

Epiphénomènes ou symptôme plus grave ?

Ces absences et errements pourraient n’être que des épiphénomènes. Ils ne sont en fait que la traduction de l’absence d’inorganisation, de puissance de travail, de visée stratégique de la Haute représentante qui n’est toujours pas présente à Bruxelles 7 jours sur 7 mais 5 jours (au mieux…). Elle ne réside toujours pas dans la capitale européenne (comme le veut le statut) puisqu’elle a choisi de laisser sa famille à Londres. Ce qui est normalement contraire au statut de la fonction publique européenne qui oblige à résider dans un rayon de quelques dizaines de km de son point d’affectation. Imaginez un ambassadeur qui rentrerait au pays tous les week-ends. Ces manques ne sont pas seulement la vision de quelques observateurs ; ils sont apparus clairement à nombre de chancelleries européennes voire de pays tiers (ce qui est plus grave encore). En général, quand vous interrogez un diplomate ou un ministre, le commentaire de soutien poli laisse vite la place à un silence gêné, voire à quelques mots bien sentis ; le temps du passage de la première à la troisième étape, étant très court, de l’ordre de quelques nanosecondes. En résumé, c’est Lady Nobody (Lady Mediocrité dans la langue de Molière) comme me l’a soufflé un de mes contacts.

Le couperet britannique pour Lady Nobody

Même à Londres, le sentiment de n’être pas automatiquement bien représenté est maintenant prédominant. Et l’hypothèse de trouver un meilleur représentant à Bruxelles a sérieusement été envisagée, selon nos informations, même si elle est aujourd’hui remisée. Ce n’est pas vraiment que le « Number 10 » tienne à ce que une haute ambition pour la diplomatie européenne. C’est surtout que l’affaiblissement de C. Ashton signifie aussi l’affaiblissement de la position de la Couronne dans la Commission. Une idée qui est apparue clairement chez les dirigeants britanniques au moment de la déroute du sommet de décembre qui a laissé sur le côté le Royaume-Uni. Ce qui a frappé alors les esprits ce n’est pas tant le refus de signer le traité, qui pouvait très bien se justifier aux yeux de la politique traditionnelle britannique, que l’isolement quasi-total et brutal de la Grande-Bretagne. Un jamais vu depuis de nombreuses années. La presse britannique s’en est alors donnée à coeur joie. La coalition libdem-tory a été chahutée, mais elle a tenue (contre toutes les prédictions d’ailleurs).

Un changement pour un autre poste

Le renouvellement de Herman Van Rompuy offrait alors une fenêtre de « tir ». Car si changement les Britanniques souhaitaient, ce n’était pas « poste pour poste ». Ils entendaient bien lâcher la diplomatie en chef de l’UE pour un autre poste, autrement plus important à leurs yeux, avec une résonance économique (marché intérieur, concurrence…). Ce qui nécessitait sinon un remaniement, au moins, un swift entre plusieurs postes. Mais Michel Barnier, malgré tout l’intérêt qu’il trouvait à la politique étrangère et à la défense – il ne s’en cache pas lors de discussions informelles ou officielles – a aussi un mandat à accomplir au poste du Marché intérieur et des Services financiers. Un poste conquis de haute lutte qu’à Paris, on ne veut en aucun cas échanger contre un autre.

Manque d’opportunité

Comme l’a confié un haut responsable gouvernemental français, récemment : « Nous avons casé les Britanniques à la diplomatie, dès lors nous avions le champ libre pour le poste que nous souhaitons (marché intérieur et services financiers) ». Et il n’est « pas question aujourd’hui de revenir sur cela », bref, de lâcher la proie pour l’ombre. Ce, même si le travail, comme la personne, de la diplomate en chef européenne est jugé bien médiocre par les officiels français, Rive gauche comme Rive droite d’ailleurs. Le Chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy, lors de sa dernière conférence de presse ne l’a d’ailleurs cité à aucun moment alors qu’il louait le travail de H. Van Rompuy et le citait ainsi que Barroso à plusieurs reprises (cinq fois pour le premier, trois fois pour le second… j’ai compté). Un oubli qui ne doit rien au hasard… Quant aux autres postes qui auraient pu changer – à la faveur d’un changement de gouvernement – A. Tajani (commissaire chargé de l’Industrie), trop proche de Berlusconi, était plus ou moins grillé dans un gouvernement Monti. Et J. Almunia (commissaire chargé de la Concurrence) a bien expliqué qu’il n’entendait pas bouger de son fauteuil.

Un poste sous surveillance

Faute de mieux, les Britanniques ont donc ravalé leur ambition et laissé Lady Ashton vaquer à ses occupations à Bruxelles. Du moins pour le moment. Elle reste sous surveillance et sous pression (avec l’arrivée comme représentant permanent à Bruxelles d’un très proche de David Cameron). Et si une opportunité se présente, si un remaniement se fait sentir au sein de la Commission pour une raison ou une autre, ce dossier pourrait bien revenir d’actualité. Ces atermoiements ne sont d’ailleurs pas passés inaperçus. L’article du Blog « Charlemagne » The Economist, publié début février, a donné le la de l’intensité du lâchage. Intitulé The Berlusconi option for Lady Ashton?, il charge « sabre au clair », avec une violence inattendue pour le quotidien économiste, mais également avec une justesse troublante.