Caucase: la question des disparus, un préalable à la réconciliation (CICR)

à Tskhinvali (Crédit : CICR / M. Kokic)

(BRUXELLES2) Le problème des personnes disparues dans le Caucase ne figure pas vraiment sur l’agenda politique européen, ni comme une priorité au plan local. C’est le moins qu’on puisse dire. Mais elle est beaucoup plus sensible politiquement qu’il n’y paraît. J’ai pu m’entretenir avec la chef des opérations du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) pour l’Europe centrale et le Caucase, Pascale Meige-Wagner, lors d’un de ses passages à Bruxelles. Que ce soit en Géorgie, Abkhazie, Ossétie du Sud, Nagorny-Karabakh, il y en ainsi plusieurs milliers de disparus. Une question très politique et qui devrait être considérée de façon plus sérieuse par la communauté internationale, selon le CICR. Car elle est un obstacle à la réconciliation et une potentielle menace à la stabilité.

Seul acteur international présent dans les républiques, et les conflits du Caucase, en Ossétie du Sud, Abkhazie (d’où il n’est jamais parti), au Nagorny-Karabakh, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) s’occupe des personnes déplacées, de faire passer des messages ou de réunir des familles, mais aussi des munitions non explosées. « Beaucoup de zones minées affectent les populations civiles. » explique P. Meige-Wagner. « La doctrine militaire dans l’ex-Urss était largement basée sur des mines anti-personnelles. »

• Combien y-a-t-il de disparus liés au dernier conflit en Géorgie ?

Pour le conflit de 2008, cela concerne un petit nombre. Nous avons 47 dossiers. La plupart sont Géorgiens, il y a 2 Russes et 7 Sud-Ossètes. Des dossiers qu’on peut répertorier en trois types catégories : soit on n’a aucune idée si la personne est vivante ou non, soit la famille sait qu’il y a un décès mais ne connait pas où est le corps, soit on sait qu’il y a un décès et un corps identifié et alors il faut le rapatrier. On a résolu un cas au printemps avec l’exhumation d’une femme (Géorgienne), qui a pu être rapatriée. C’était particulièrement émouvant. Car son mari était en phase terminale de cancer et souhaitait pouvoir se reposer auprès de savoir. Des corps ont déjà été recensés par les parties. Et si le travail de médecine légale et de collecte des ADN et des données auprès des familles se déroule bien, on pourrait résoudre une grande partie de cas. Le travail n’est pas mince. Nous avons un questionnaire de 18 pages à remplir par les familles…

•… L’ADN ne vous suffit pas ? A quoi cela vous sert-il ?

Non. C’est essentiel pour nous d’avoir ces données de familles les plus proches, pour permettre la comparaison des données ante-mortem et post-mortem. Car l’ADN ne suffit pas en soi. Il vient plutôt comme une confirmation. Idéalement, d’ailleurs il faudrait avoir d’un coté les deux ADN, du père et de la mère et disposer d’une collecte d’un ADN de bonne qualité. Or tout dépend de la façon dont un corps est conservé. C’est plus difficile, surtout s’il a été brûlé ou que les corps sont mélangés, dans le cas de fosses communes par exemple. Il y a des cas aussi où il n’y a pas de parents survivants, uniquement des frères et sœurs, ou des neveux ou nièces. La probabilité sera donc moins forte.

• Cela veut-il dire qu’il restera des cas irrésolus ?

Oui. C’est à craindre. Il faut donc aussi fournir aux familles une aide psychologique et ne pas fournir trop d’espoir. Notre approche à nous, humanitaires, est de commencer par les cas plus faciles, mais de ne pas commencer par les cas les plus difficiles, qui nécessiteraient des enquêtes de la part de l’autorité politique, mais par les cas les plus faciles. Il y a eu des corps restitués très tôt en Géorgie. On a quelques corps au cimetière de Tbilissi. Mais ils ne sont pas automatiquement identifiables. On fait des progrès. On cherche à les identifier. Car on ne peut pas imaginer que ces personnes soient totalement inconnues.

• Et pour l’ancien conflit, de 1991-1992 ?

C’est plus difficile. Il y a environ 2000 personnes qui ont disparu pour l’Abkhazie, entre 120-150 personnes pour l’Ossétie. C’est difficile car les familles ont bougé. Beaucoup sont des personnes déplacées. En termes de médecine légale, c’est aussi beaucoup plus compliqué. Il existe un risque de ne pas avoir de bon ADN. Il faut voir que cette méthode d’identification légale, par la collecte de l’ADN, date d’après les guerres du Caucase, après la guerre des Balkans en fait ; on a vraiment commencé en 2000. Et, puis, il y a eu des moments de tension qui n’étaient pas propices à ce travail. Il y a eu beaucoup de changement en Géorgie qui ne permettait pas de s’assurer du suivi des dossiers. On a connu des moments où on perdait espoir de pouvoir avancer un jour. Aujourd’hui, on est dans une phase complètement différente ; on sent un réel intérêt d’avancer sur le sujet. J’ai bon espoir que 2012 soit une année clé dans ce domaine. Il y a nécessité de rattrapage d’informations nécessaires. Mais la volonté des parties est là. La mobilisation autour du conflit de 2008 a permis de faire ressurgir, remonter les questions (oubliées) du conflit de 1990, sur l’agenda politique. On va, là aussi, commencer par les cas les plus faciles, comme cet hélicoptère qui s’est écrasé en Abkhazie. L’obtention des informations ne suffit pas. Les familles veulent un endroit pour prier, pour rapatrier les corps. Elles veulent le corps pour faire leur deuil. Comme dans les Balkans, le corps dans le Caucase a une importance énorme.

• Dans ces personnes disparues, n’y-a-t-il pas des personnes vivantes ?

Peut-être. Mais cela paraît très limité. Il peut y avoir quelques cas de vraie amnésie, ou de gens qui en profitent pour refaire leur vie… Tout est possible. Mais cela est plutôt rare. Certaines informations circulent aussi sur l’existence de centres de détentions cachées qui entretiennent l’espoir. Mais, selon nous aussi, cela paraît limité, c’est très difficile de cacher un centre de détention durant des années. Malgré tout, on ne peut pas dire à une famille que leur proche est mort sans en avoir la preuve. Il y a là une détresse forte des familles. Nous mettons sur pied des programmes pour soutenir familles au niveau psychosocial, en matière de santé, une assistance économique également…

• Et au Nagorny-Karabakh ?

On est sur une autre échelle. Nous avons 4400 personnes disparues (dont 3700 familles présentes en Azerbaïdjan). La première difficulté est de créer un mécanisme de résolution des personnes disparues. Les tensions restent très vives. On reste frappé de voir que ce sujet n’est pas toujours considéré de façon importante comme une source de tension potentielle, comme un obstacle à la réconciliation. Avec ce chiffre-là, il y a un nombre important de personnes concernées – familles, proches, amis – Et une dialectique se développe autour de l’ennemi. Pour nous, si ce problème n’est pas résolu, ou ne commence pas à être résolu, on ne voit pas comment il peut y avoir une réconciliation.

• Dans le conflit en Transnistrie, a-t-on le même type de cas ?

Non. Il n’y a pas de cas de disparitions. On peut remarquer que la Moldavie est le seul pays à s’être doté d’une législation complète sur les personnes disparues. Ce dont on peut se réjouir. L’Arménie devrait suivre rapidement. Le CICR a proposé une loi modèle à l’assemblée des pays de la CEI, sur la base de notre expérience.

• Pourquoi vous insistez sur cette nécessité de recherche de disparus ?

C’est très émotionnel. Mais c’est aussi très politique. Un processus d’identification même purement humanitaire peut mettre à mal certaines autorités, notamment si certaines personnes ont été détenues ou auraient été exécutées. Il peut entraîner certains difficultés politiques. L’une partie, estimant avoir rempli son devoir de restituer les corps, l’autre estimant que ce ne sont pas les bons. Il y a une obligation de réciprocité. Et cela participe aussi de la lutte contre l’impunité.

• La question des disparus est donc un problème sous-évalué selon vous ?

Oui. La question des personnes disparues n’est jamais entrée au top niveau politique dans les conflits du Caucase. Elle ne fait pas partie des préconditions à discuter. Les problématiques humanitaires n’ont pas été mises au centre du débat politique. Nous sommes au Caucase, dans une situation totalement différente de celle des Balkans où cette question a figuré expressément dans les accords de Dayton, dans les accords sur le Kosovo… Si la question du retour des prisonniers de guerre (*) a été réglée et considérée comme une question hautement politique, comme une menace pour la stabilité. Ce n’est pas le cas pour les disparus.

• N’est-ce pas aussi un peu le fait des humanitaires qui se tenaient à l’écart des politiques ?

Effectivement, au départ, on avait peur d’une instrumentalisation. Or, aujourd’hui, on voit bien que, sans perspective politique, il n’y a pas de possibilité d’avancer.

Dernière question, concernant la présence des observateurs européens en Géorgie est-elle utile ?

Oui sans conteste. Sans présence extérieure, on n’aurait pas eu de mécanisme de prévention et de règlement des incidents (IRPM) ; un facteur important de stabilisation. Pour l’Ossétie du sud, particulièrement, c’est important que ce dispositif de dialogue soit maintenu (NB : en Abkhazie, les relations sont moins tendues). Parfois il s’agit d’un problème mineur ; quelqu’un a traversé au mauvais endroit. Ça ne résout pas le problème de fond – l’accès pour une partie de personnes à leurs marchés traditionnels, leur pension, leur maison… – mais çà diminue, sans conteste, les tensions. Au Nagorny-Karabakh, il n’y a pas de mécanisme de dialogue et de ligne administrative ou de ligne de contact, et c’est moins facile.

(*) Pour être prisonnier de guerre, il faut être membre des forces armées ou l’avoir été dans le cadre d’un conflit international ; Il n’en existe plus qu’entre Arménie et Azerbaïdjan. Dans les conflits internes, on ne parle que de combattants. Ainsi dans le conflit en Géorgie en 2008, Russes et Géorgiens pouvaient être considérés comme des prisonniers de guerre mais pas les Sud-ossètes.
 
(crédit photo : © CICR / M. Kokic)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).