Capacités de défense : l’Agence passe au concret

(BRUXELLES2) Le pooling and sharing, beau projet dont on carressait jusqu’ici les contours de manière littéraire. La réunion du conseil d’administration de l’Agence européenne de défense (EDA) – en format ministres – qui se déroule cet après-midi a été  l’occasion de passer au concret et de tester les différents ministres de leur volonté de s’engager sur des projets. L’enjeu de ce Conseil, comme l’explique Claude-France Arnoult, la directrice exécutive de l’Agence, dans un entretien avec B2, est « d’avoir des engagements des Etats membres sur des projets précis ». On n’est plus dans « les mots mais dans des actions concrètes, pour trouver des capacités qui manquent à nos opérations. » On a un « intérêt sans doute plus marqué aujourd’hui » qu’hier du fait des contraintes budgétaires. Onze projets ont été retenus, comme le soutien aux ravitailleurs, la formation des pilotes, le renseignement, les satellites, le soutien médical… (cf. papier à venir).

Une maturation assez rapide au rythme européen

C’est le résultat d’une évolution, d’une maturation assez rapide somme toute à l’échelle européenne, surtout dans un secteur sensible comme la Défense. « On est passé d’un concept général (à l’informelle de Gand), à un mandat de travail en mai.  Nous avons ensuite consulté les Etats membres, utilisé les connaissances et les rapports des experts de haut niveau qui (ont fait la tournée des capitales) et travaillé de manière confidentielle. Puis l’agence a procédé à une analyse interne et finalement retenu d’un commun accord avec les pays concernés les projets qui nous paraissaient mûrs. » Tous les pays ne participeront à tous les projets. C’est le principe du “libre choix” : chaque pays choisit dans la liste des projets retenus, ceux qu’il veut suivre et soutenir, voire conduire. Sur la plupart des projets, le principe d’un Etat pilote a été retenu. Mais le fait qu’il n’y en ait pas encore pour certains ne fait « tomber le projet ». Il suffit qu’il y ait des pays qui soient volontaires pour le mener.

Une sélection intelligente

Ce qui est intéressant est la manière dont cette sélection s’est faite. A l’Otan, on pourrait presque dire que c’est une “smart selection”. « Ce ne sont peut-être pas des projets de rêve mais des projets concrets. Nous avons retenu des projets sur lesquels les Etats sont prêts à s’engager (financièrement, humainement) et à mettre en oeuvre, des projets qui permettent de faire des économies », précise C.-F. Arnould. Ces projets ne vont pas en effet nécessiter d’investissement initial majeur. « Ce qui aurait pu être un obstacle aujourd’hui ». Mais ils vont « permettre à terme des économies de fonctionnement. C’est sur cela qu’on mise ». Nombre d’entre eux s’intègrent en effet dans un processus plus long : un besoin opérationnel immédiat est identifié – comme par exemple les services de communication sattellitaire – puis un besoin à plus long terme, plus lourd doit être étudiée – par exemple pour préparer la future génération des satellites.

L’Europe doit montrer qu’elle prend sa part du fardeau

Dans cette prise de conscience, et la recherche du concret, les derniers mots de Gates et les premiers de Panetta, l’ex et l’actuel Secrétaire d’Etat US à la Défense ont joué. « C’est indéniable. Mais ce ne sont pas que des mots là encore. Les Etats-Unis se sont engagés dans un processus de coupes budgétaires. Et ils ne l’arrêteront pas pour nous. » précise C.F- Arnould « Pour les aider, il faut leur montrer qu’on prend notre part du fardeau supplémentaire dans la défense européenne ». Cela sera utile « aussi pour démontrer au Congrès la nécessité de maintenir un effort sur l’Europe et de garder un intérêt en Europe » alors que tous les regards, coté américain, se tournent, vers l’Asie.

Des Américains intéressés par le travail de l’agence

Les Américains souhaitent participer de manière active aux activités de l’Agence. Ils pourraient être ainsi associés, ou plutôt « invités » à certaines réunions, d’ordre technique. A l’Agence, on estime intéressant de développer une relation particulière avec eux en particulière su les marchés et leur régulation. Ainsi les Américains devraient être présents au prochain comité des directeurs de l’armement, au printemps. Rencontre intéressante puisque les Etats-Unis sont en passe de réviser leur système Altar.

Pas de duplication avec l’OTAN

Point important, et sur lesquels ont insisté la plupart des ministres de la Défense, les projets de l’Agence européenne de défense ne sont pas les mêmes que ceux portés à l’OTAN. Là aussi la discussion a évolué, il y a encore quelques mois, certains se demandaient pourquoi faire au niveau de l’UE ce qu’on pourrait faire à l’OTAN. Aujourd’hui les pays « demandent une bonne coopération entre nos deux organisations. Et cela c’est un point sur lequel nous sommes très attentifs ». Et de préciser : « Ce qui se fera à l’Agence ne se fera pas à l’OTAN. Et vice-versa. On s’assurera que les projets que l’on mène bénéficie des travaux déjà engagés à l’OTAN ». C’est par exemple le cas pour le projet de soutien médical qui va bénéficier du processus engagé à l’OTAN sur la standardisation des différents modules, notamment pour s’assurer que les différents modules sont interchangeables.

Claude-France Arnould ne l’avouera pas. Geste élégant sans doute. La réalité oblige à dire – ainsi que nous l’a confié un expert national – que la machine de l’OTAN est un peu plus lourde et lente à se mettre en route. Et, c’est un paradoxe, elle est moins avancée dans les différents projets de “pooling and sharing” que l’agence européenne de Défense. De plus, elle n’a pas automatiquement l’habitude de mêler intérêts civils et militaires comme l’UE, ou de combiner capacités, industrie et réglementation. L’Agence bénéficie là de la multi-compétence de l’UE qui a la main sur les questions de commerce, de marché unique, d’ouverture des marchés. Il faut ajouter aussi que les projets adoptés aujourd’hui sontplutôt précis, rapides à mettre en place et à dégager des économies ou à renforcer l’efficacité à court ou moyen terme tandis que l’OTAN travaille parfois sur des projets de plus grande envergure qui nécessitent plus d’investissements.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).