Renforcer les capacités maritimes de l’Océan indien, on patauge ?

les gardes-côtes du Puntland (crédit : armée française / DICOD)

(BRUXELLES2, analyse) Cela fait bientôt deux ans que l’UE tente d’échafauder une stratégie pour renforcer les capacités maritimes des pays de l’est africain et des pays bordant l’Océan indien. Plusieurs papiers d’option ont été rédigés, de façon successive. Mais aucune n’a véritablement débouché. Ce n’est pas d’avoir réfléchi, planifié, retravaillé… Mais il se trouve toujours une bonne raison pour ne pas aller plus loin repousser la décision à plus tard. Les ambassadeurs du COPS – le comité politique et de sécurité de l’UE – ont ainsi de nouveau planché sur le sujet en mai. Un nouveau papier d’option leur avait été présenté. Ils ont décidé de continuer… le travail en retenant deux hypothèses essentiellement.

Huit options

Les huit options avaient été réparties en deux objectifs : le contrôle des côtes et zones maritimes  d’un coté, le renforcement des capacités judiciaires et pénitentiaires, de l’autre.

Le premier objectif (dénommé A) vise à renforcer les capacités des Etats riverains pour leur permettre d’avoir un meilleur contrôle de leur zone maritime : renforcement des capacités maritimes dans les pays riverains (sauf Somalie) permettant de prendre le contrôle des eaux territoriales jusqu’à 12 milles et, dans une seconde étape, autour de la zone économique exclusive (ZEE) (option A1) ; renforcement des capacités de surveillance des côtes en Somalie, à terre, avec une police « cotière » (option A2) ; renforcement des capacités de maintien de l’ordre, pour faire face à la violence des actions pirates, dans les pays ayant déjà certaines capacités maritimes (option A3) ; mission d’assistance et de conseil pour la planification et la programmation des gardes cotes et navires (option A4). NB : le raffinement de ces différentes options vise, comme on le constate, à éviter de doter la Somalie de forces marines qui pourraient très facilement être reconverties en forces pirates (comme cela a déjà été dans le passé !).

Le second objectif (dénommé B) vise à renforcer la capacité judiciaire et l’Etat de droit des pays concernés, en liaison étroite avec les programmes déjà développés par l’UNODC (le bureau des nations-unies pour la lutte contre la criminalité et les drogues) : lutte locale contre la criminalité (option B1), création de tribunaux, l’un au Puntland, l’autre Somaliland avec la mise en place d’une mission PSDC d’assistance à la justice de Somalie (option B2), les prisons (option B3), développement d’une cour régionale, la formation de la police et des douanes et création d’une équipe conjointe investigation (option B4).

La suite : préparer un concept

On commence à avancer… Les ambassadeurs ont demandé aux experts en planification de l’UE de préparer un concept de gestion de crises (CMC), le premier document préalable au lancement d’une mission de la PeSDC sur deux sujets principaux. Premièrement, dans les pays riverains (sauf Somalie), le contrôle renforcé des eaux territoriales et (dans une seconde étape) de la zone économique exclusive des Etats riverains. Deuxièmement, en Somalie, le contrôle terrestre des côtes somaliennes, par exemple, par le développement d’une police côtière. Soit en gros les options A1 et A2. Du coté de la justice et l’Etat de droit, les ambassadeurs ont, en revanche, calé et demandé… à ce que le travail soit poursuivi (notamment en lien avec l’UNODC) !

Finir les ronds de jambes et les discussions en chambres

(commentaire) Tout cela est-il très sérieux et à la hauteur des enjeux en cours ? Il est certes intéressant de parler de stratégie, de soulever tel ou tel problème, de peaufiner telle ou telle option… Mais, pendant ce temps, la piraterie se développe. L’autonomie financière – et donc les capacités – des forbans des mers se renforce. Et également leur légitimité. Si on additionne le gain des rançons, on arriverait à un chiffre d’affaires qui avoisine le produit intérieur brut (PIB) du Puntland…

Depuis trois ans, il existe un consensus général des politiques (européens comme africains), des militaires (UE, OTAN, USA, Russie…), de l’industrie maritime (armateurs, propriétaires…) pour dire que la solution à la piraterie au large de la Somalie sera à terre. C’est-à-dire essentiellement dans le renforcement des capacités des Etats riverains de l’Océan indien et le rétablissement de l’Etat de droit en Somalie. Certes cela coûte un peu en termes de financement (quelques millions d’euros !) ou de responsabilité politique (il n’est pas sûr que cela marche à 100%). Et cela nécessite aussi de choisir. Ce qui comporte aussi un risque : celui de voir ce choix critiqué. Mais qu’importe.

Il paraît urgent, maintenant, d’arrêter de tergiverser — quitte à tenter une expérience pilote sur un ou deux  pays tests —, et de démarrer. Car il faudra encore plusieurs années avant que les résultats escomptés produisent leurs effets. Il serait donc temps aujourd’hui que les Européens arrêtent de « jacasse », décident et ne mettent pas deux ans avant d’approuver le lancement de cette nouvelle mission…

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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).