(Dossier EATC) Un travail de titan : l’harmonisation

Mike (© NGV / Bruxelles2)

(BRUXELLES2) Cela s’appelle la « division fonctionnelle » à EATC. Un mot plutôt anodin qui cache un travail titanesque. « Aligner le plus possible nos règles d’emploi » comme l’explique Mike De Coninck, pilote de C-130 et ancien commandant des opérations du 15e Wing et qui a été un des précurseurs de l’EATC puisqu’il était dans l’équipe préparatoire (Implementation team), basée à Beauvechain (Belgique) depuis plusieurs années déjà. Il nous parle de sa division et de quelques projets emblématiques, l’harmonisation des conditions d’emploi, l’intervention pour simplifier les autorisations de vol, la formation sur avions tactiques ou la préparation de l’arrivée de l’A400M.

Un dispositif à géométrie variable

La division fonctionnelle travaille dans quatre directions : l’emploi, la formation et les exercices, les capacités logistiques et la gestion de flotte… selon un dispositif à géométrie variable. En clair, l’intégration commune dépend des sujets et des nations. Trois niveaux d’intervention ont ainsi été définis : du niveau basique (EATC est une force de proposition, de recommandation) au niveau supérieur quand la nation confie une part des décisions (émissions de directives, autorité de commandement) en passant par un niveau intermédiaire en organisant la réflexion (aide à la décision, autorité de coordination). Si transférer l’OpCon c’est relativement facile, transférer des compétences supplémentaires, dans le domaine fonctionnel, c’est plus difficile. Actuellement, EATC n’a pas beaucoup de « Command authority » mais davantage de force de propositions. Mais il y a une conviction : « Plus rien ne pourra se faire que dans une démarche de partage de responsabilité. Il faut maintenant gagner en cohérence et que, peu à peu, les recommandations gagnent en importance ». EATC opère un transfert doux et progressif, guidé par la nécessité d’avancer ensemble. Avec un avantage : dans l’aérien, il y a déjà une intégration de fait. L’objectif est donc « de mettre en place des processus ».

organigramme de la division fonctionnelle (crédit : EATC / B2)

Harmoniser les conditions d’emploi

L’harmonisation des conditions d’emploi et des équipages est essentielle si on veut arriver un jour à pouvoir avoir des équipages mixtes, sur l’A400M par exemple comme sur d’autres. Imaginez que les temps de repos ou de vol peuvent différer aujourd’hui. « Nous devons donc harmoniser les temps de vol, les temps de repos requis, etc. Une première étude a été réalisée dès septembre. » Mais n’y a pas que les règles d’emploi. Il faut aussi régler les autorisations de vols

Simplifier les autorisations de vol (clearance)

La plus grande des difficultés est d’ordre procédural. Pour survoler ou atterrir un pays, quel qu’il soit, il faut une autorisation diplomatique à chaque vol. Autrement dit, une formalité qui nécessite beaucoup de travail aux planificateurs aériens militaires. Le travail d’EATC s’oriente dans deux directions : « avoir des accords avec certains pays, pour supprimer ou simplifier la procédure, incorporer au sein d’EATC la demande de ‘clearance’».

Dans les pays de l’OTAN, la procédure est déjà simplifiée. Mais cette simplification ne produit pas tous ces effets. Une « standard clearance » est, en effet, valable pour toute l’année mais uniquement pour les vols qui se déroulent sans produits dangereux, sans munitions et sans VIP. Dans ces trois autres cas, il faut une autorisation spécifique. Ce qui est plutôt courant en matière de vol militaire. Un premier pas vient d’être franchi entre les quatre pays de l’EATC pour abolir cette autorisation spéciale. N’est maintenue qu’une obligation d’information pour les VIP ; une nécessité, si pour une raison, l’avion est obligé de se dérouter et d’atterrir d’urgence, il faut pouvoir prévoir l’accueil de cette personnalité. « Un énorme pas en avant ». Un travail identique est en cours à l’Agence européenne de défense (AED) pour étendre cette « clearance standard » à d’autres pays. Un travail auquel participent les experts d’EATC qui négocient au nom des quatre pays qu’il représente.

L’autre piste de travail concerne la simplification de la procédure de demande. Normalement les militaires doivent demander à leur ministère des Affaires étrangères qui gèrent la « clearance ». A ce jour, les Néerlandais ont déjà intégré le dispositif de « Clearance » en leur sein (à l’EATC), en contactant directement l’ambassade du pays concerné. Ce qui accélère d’autant et

La formation sur avions tactiques

EATC travaille à la formation des pilotes sur les avions tactiques (EATT), Un premier exercice EATT aura lieu en 2012 en Espagne. La conférence initiale de planification a eu lieu, début mars, à Saragosse. A terme ce dispositif doit grandir. EATT est la réplique, en fait, de l’initiative de l’OTAN (le tactical level program TLP) pour les pilotes de chasse mais à destination du transport tactique. La raison est très pragmatique. « Aujourd’hui, les aviateurs européens, qui veulent être formés sur le C-130, doivent se déplacer aux Etats-Unis. Mais nous sommes invités au compte-goutte ». Or, avec des théâtres d’opération, comme l’Afghanistan, gourmands en hommes et machines, les « besoins se multiplient ». L’objectif n’est pas de faire la formation complète des pilotes mais de les former à certains modes opératoires, comme l’atterrissage en mode de défense tactique, sur terrain sinon hostile, du moins qui peut se révéler peu amical.

Préparer l’arrivée de l’A400M dans les flottes

L'A400M en démonstration à l'EATC (crédit : EATC / septembre 2010)

C’est un enjeu primordial pour l’avenir. Car c’est EATC qui aura le commandement de cette unité multinationale qui rassemblera 4 des 7 pays acheteurs d’A400M (France, Allemagne, Belgique, Luxembourg). Il faut notamment écrire le projet de concept de l’unité et la doctrine de l’emploi. « C’est une énorme responsabilité qui pèse sur les épaules. Il faut sortir des schémas préconçus (Think out the box). (…) Si on fait du multi national et qu’on additionne toutes les limites de chaque pays, cela ne sert pas à tout ».

L’arrivée de l’A400M sera le vrai test grandeur nature de la dimension fonctionnelle de l’EATC. Le projet est d’une certaine façon « révolutionnaire ». Pour la première fois, les flottes disposeront d’une structure commune avant l’arrivée d’un nouvel appareil. Mais il faut inventer toute une série de solutions. C’est « très compliqué » avoue un des responsables chargés du dossier. Il faut négocier les aspects juridiques — comme le problème constitutionnel pour l’Allemagne —, les aspects financiers — faut-il un budget indépendant ou non, quelles sont les clés de répartition ? —, opérationnels — il faut définir les niveaux de commandement, qui va gérer ?, fixer les objectifs… — techniques, la logistique et les infrastructures. La Belgique s’est portée candidate pour accueillir l’unité.

Tout doit être terminé pour la fin de l’année car chacun espère la signature des autorités politiques mi-2012. Si l’arrivée de l’avion est échelonnée — entre 2013 pour la France et 2018 pour la Belgique — la date d’entrée en fonction du premier avion est désormais très proche. Et il faut aller vite. L’IOC devra avoir lieu en 2017 ou 2018.

Le premier objectif est d’aligner l’entraînement des pilotes et mécano de l’A400M. L’avion diffère déjà un peu : sur les systèmes d’auto-défense (une demande britannique) comme il existe des différences entre l’avion français et allemand. Mais il faut limiter ces divergences, ne pas reproduire l’exemple du Transall français et allemand.

NB : Signée au conseil des ministres de la Défense du 10 novembre 2008, l’EATF regroupe 12 États membres de l’UE (Belgique, République tchèque, France, Allemagne, Grèce, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal, Roumanie, Slovaquie et Espagne), avec un objectif de partage de flotte. Les pays équipés de l’A400M ayant opté pour une intégration plus poussée.

Le Dossier :

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).