EUFOR Libya, la première mission virtuelle de l’UE…

Un Transall, bien réel, sur la base aérienne de Faya Largeau au Tchad, au sud de la Libye (Crédit : DICOD / Ministère français de la Défense)

(BRUXELLES2) Approuvée le 1er avril, la mission européenne de soutien humanitaire « EUFOR Libya » est née sous de mauvais auspices. Et elle commence à ressembler à un, très mauvais, poisson d’avril ! En littérature, on appelle cela un exercice de style. A l’université, un examen blanc… En termes politiques, cela s’appelle un raté…

Depuis la décision de principe, l’opération est, en effet, à quai et pourrait le rester encore longtemps. Car les conditions qui la président n’ont pas changé. Ce n’est pas faute des militaires. Comme le général Hakan Syren – qui présidait la réunion du comité militaire mardi au niveau des CHOD (les chefs d’Etat-major) – l’a rappelé. Il s’est notamment félicité, lors d’une rencontre avec la presse à la suite de la réunion, que la planification de l’opération était en bonne voie. Le plan d’opération (OpPlan) est presque prêt et doit encore être approuvé. Puis « on va commencer la conférence de génération de force » a-t-il expliqué. Le groupe politico-militaire doit approuver les « messages principaux » de cette mission. Mais la réalité est là. Cette opération reste, toujours et encore, suspendue à un accord du bureau des affaires humanitaires de l’ONU (BCAH/OCHA), bureau qui n’a aucunement l’intention de faire cette demande. « Il y a une condition politique qui n’est pas encore réalisée » a commenté laconiquement le général, refusant de « spéculer » (alors que je lui demandais comment lui voyait la situation sur place) « On doit avoir une demande ou on doit avoir une nouvelle résolution » a-t-il juste tenu à ajouter.

Le signe d’une faiblesse congénitale

Cette décision, non suivie d’effet, virtuelle en quelque sorte, est une première dans l’Europe de la Défense. Parfois, l’Union européenne décidait de ne pas intervenir, pour diverses raisons (cf. en ex-Yougoslavie dans les années 1990 ou plus récemment au Congo en 2009) ou elle mettait un peu du temps à déployer (EUNavfor Atalanta). Parfois, aussi, elle se décidait et se déployait en un temps record (EUMM Géorgie). Cette fois, pour la Libye, l’opération a bien été conçue en un temps record. Puis… plus rien ! Car on a bien pris soin de mettre la condition qui rendait l’opération quasi-impossible à démarrer : l’accord de l’OCHA, le bureau des Affaires humanitaires de l’ONU.

Il faut aussi souligner combien cette condition est extraordinaire, à plusieurs points de vue. D’ordinaire, l’UE – organisation politique – lie son intervention à la demande soit d’un Etat membre soit de l’ONU – le secrétariat général – autre organisation politique. C’est la première fois qu’elle conditionne son intervention à une demande d’une seule agence de l’ONU qui, d’une part, n’est pas vraiment la seule à intervenir dans un conflit ni la plus à même à apprécier la situation. Car OCHA  est une organisation qui n’est pas avare de contradiction, qui a mis du temps à être présente sur le terrain, et qui, surtout, au premier coup de feu un peu intempestif (les manifestations à Tripoli), a pris la poudre d’escampette pour se réfugier à Tunis. Elle n’a donc plus qualité ainsi à refuser une intervention de l’UE.

Contrairement à ce que dit OCHA, les ONG et les agences de l’ONU ne sont pas en effet capables toutes seules, sans aide et protection militaire d’arriver à bon port, notamment à Misrata. On ne peut nier aujourd’hui que le ravitaillement à Misrata est ainsi bloqué à la fois par le minage du port et les bombardements des troupes de Kadhafi et qu’il pèse d’éventuels risques (l’opposition parle de menaces chimiques). On ne peut nier également les débordements sur la frontière tunisienne, sur laquelle il est important d’être présent de manière préventive. Bref, il parait urgent de changer… son fusil d’épaule.

A avoir habilement conditionnée cette mission EUFOR à une condition impossible à réaliser, certains Européens se sont certes donné une bonne raison pour ne pas déclencher la mission. Mais ils ont surtout ridiculisé le rôle de l’Union européenne. Il semble aujourd’hui à la tournure des évènements, inquiétants, nécessaire de rebondir, autrement. Soit les 27 décident de revoir la décision de l’UE en enlevant les dispositions surannées (qui ne tiennent à aucune règle ni convention européenne ou internationale) à la lumière de l’évolution du terrain et . Soit ils mettent en place une autre mission plus conforme aux possibilités européennes, une mission civile d’observation ou aux frontières de la Libye type EUMM ou EUBAM. Il n’est pas trop tard. Mais il ne faut plus tarder.

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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).