Les 100 premiers jours du service diplomatique européen…

L'équipe de foot européenne comprenant des diplomates de huit pays (Autriche, Espagne, France, Italie, Malte, Norvège, Suède et Suisse) lors d'un match amical à Hebron (Crédit : consulat général de France, 2010)

(BRUXELLES2) Le chiffre rond attire l’attention. Et il est de tradition de faire un premier bilan, 100 jours après la prise de pouvoir. Le service diplomatique européen n’échappera pas à cette règle. Cela fait effectivement cent jours que la plupart des personnels du Conseil comme de la Commission s’occupant de relations extérieures ont été placées sous l’autorité du SEAE. Et le service européen d’action extérieur s’installe dans le paysage.

« Encore beaucoup de travail »

Tout n’est pas rose, certes. De nombreux postes restent non pourvus. Plusieurs unités fonctionnent avec des chefs faisant fonction ou avec un directeur venant d’arriver. Et il n’y a pas encore vraiment de culture commune. En résumé comme l’a confié à ‘B2’ un haut responsable, du service, un rien laconique « il y a encore beaucoup de travail ! ». Mais le top management est désormais constitué avec l’arrivée de la « petite » dernière, Maria Marinaki (*). Ce qui devrait mettre fin à quelques mois de lutte intense, en coulisses, entre les différents candidats (du moins pour les postes principaux). Tout l’organigramme n’est pas posé, notamment en matière de réponse de crises. Mais le travail de fond peut doucement reprendre le dessus sur certaines considérations institutionnelles.

Un travail invisible de préparation des décisions

Le travail de cette diplomatie est souvent invisible. Mais si l’on prend les deux crises récentes – Libye et Côte d’Ivoire – les services ont préparé, en un temps record, les projets de décisions de sanctions permettant aux responsables politiques européens de montrer leur capacité de réaction, dispositif renforcé à plusieurs reprises. De même les structures de gestion de crises (PeSDC) ont fourni des options politiques et militaires pour faire face au conflit en Libye. Un travail qui n’a pas toujours débouché aussi clairement que souhaité mais a tout de même abouti au pré-lancement de l’opération EUFOR Libya.

Les diplomates planchent aussi, dès maintenant, sur l’après-crise, sur l’après Gbagbo ou l’après Kadhafi (*). Le dispositif mis en place par le Traité de Lisbonne commence à porter ses fruits – commente un diplomate européen. Il commence à y avoir une implication plus grande des services de la Commission (disposant des outils financiers) et des diplomates du service (avec l’analyse politique). Et le service diplomatique commence à produire un travail non seulement pour la Haute représentante mais aussi pour les différents responsables européens, notamment José-Manuel Barroso ou Herman Van Rompuy.

Des délégations en première ligne avec des télégrammes plus politiques

L’apport des 135 délégations de l’UE est essentiel de ce point de vue. Ces ambassades de l’UE ont pris, concrètement, le relais de la présidence tournante dans la plupart des pays du monde. Un travail conséquent qui oblige à avoir une approche plus politique, et de coordination des Etats membres. Comme le confie un eurodéputé qui a assisté aux auditions des premiers ambassadeurs partis sur le terrain, « en Chine, au Japon, au Liban… on a là des gens de bonne qualité ».

Le flux quotidien entre le terrain et le siège est assuré notamment par les « télégrammes » – pratique diplomatique courante dans la plupart des Etats membres – qui remontent au siège permettent ainsi au service diplomatique d’avoir la tonalité de la politique locale. Quotidiens, voire pluri-quotidiens en cas de crise, ou hebdomadaires, selon le lieu et le moment, ils permettent aux diplomates du siège d’avoir tous les matins, sur leur bureau un « peu de la couleur locale de chaque pays« . Ces télégrammes « sont parfois inégaux dans leur contenu ou dans leur qualité. Mais honnêtement, je suis assez étonné par leur pertinence et la richesse des informations qu’ils drainent – note un vieux routier de la diplomatie européenne. Ils sont courts, résumés, très politiques. Nous avons là vraiment un outil de premier plan qui ne demande qu’à monter en puissance ».

Avec Washington, on est ainsi impliqué dans la campagne électorale US et le montage de l’opération militaire en Libye. Avec Alger, notamment on saisit une partie de la politique de Bouteflika pour éviter d’être pris dans la tourmente arabe. Avec Tel-Aviv et Jerusalem, on suit les dessous de la politique locale, des implantations à Jerusalem Est…

Les directeurs de départements impliqués dans les négociations

Plusieurs responsables de département ou conseillers sont désormais engagés dans des négociations de premier plan : Robert Cooper (pour le dialogue Serbie-Kosovo), Miroslav Lajcak (pour la Transnistrie), Helga Schmid (pour le Moyen-Orient), Hugues Mingarelli (sur les révolutions du monde arabe), Agostino Miozzo (qui suit particulièrement la situation en Libye)…

De façon aussi concrète, les briefings « off record » – permettant aux journalistes d’être informés des principales décisions à attendre des Conseil des Affaires étrangères ou de certaines rencontres – sont désormais assurés par les responsables du service diplomatique (Pierre Vimont quand il s’agit d’un Conseil affaire étrangères, le directeur de département concerné quand il s’agit d’un évènement géographique). Un exercice souvent apprécié par la plupart des journalistes bruxellois car c’est, souvent un des seuls moyens de percevoir la réalité du travail diplomatique européen.

La création d’un service diplomatique européen ne sera pas fait en quelques jours ni en quelques mois. Les plus raisonnables parlent d’un travail de plusieurs années. Ce qui est somme toute raisonnable. Car nous sommes entrés, de fait, dans un processus analogue aux mécanismes de fusion-acquisition que connaissent nombre d’entreprises. Fusionner plusieurs cultures, plusieurs manières de fonctionner nécessite du temps. L’observateur pressé devra s’armer de patience….

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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).