Les techniques insurrectionnelles. Coup de chapeau aux blogueurs à Misrata

(BRUXELLES2) On peut estimer qu’ils ne sont pas journalistes car ils sont juste « blogueurs », rencontrés sur les bancs de l’université à Rennes, et ne vivent pas de la profession de journaliste » (définition officielle). Je laisse cela aux spécialistes de la question. Je me rappelle trop bien le petit sourire narquois de quelques confrères, qui avaient accueilli la naissance de ce blog, ou le commentaire un rien dédaigneux d’un porte-parole de l’OTAN sur le « french blogger », pour ne pas avoir, a priori, de la sympathie pour eux.

En tout cas, les témoignages/reportages qu’ils ont publiés sur leur blog En route ! (édité en plusieurs langues, anglais, italien, allemand, arabe) valent largement le détour, tout comme celui publié par Rue89 début avril. Ils ont une fraicheur et une qualité que mériteraient sans doute de se retrouver davantage dans la presse « classique ». Ils témoignent de la bataille de Misrata ou de Ajdebia, avec des faits, analysés et surtout contextualisés. Je ne peux donc que souhaiter à Baptiste, atteint à Misrata par une balle perdue, et qui vient d’être rapatrié sur Benghazi, après moults attentes, de s’en tirer le mieux possible. Et à tous les autres blogueurs de continuer leur travail.

Deux-trois articles ont retenu mon intérêt. Ce sera ma lecture du week-end… 

Quand l’OTAN a cessé de couper les lignes de ravitaillement

On peut ainsi lire le papier sur les armements libyens et le pétrole, « « C’est liquide et c’est noir ». Il donne une idée de l’atmosphère à Benghazi, de la tentation de couper la Libye en deux qui existe davantage dans certaines capitales, de l’équipement de la rébellion en gros katiouchas BM-21 ou en matériel de récupération sur des Mi-24, et surtout de la tactique de Kadhafi. Déjà décrite dans ces colonnes par un expert européen (*), il a adopté la tactique « touareg », de gros 4X4 rapides lui permettant d’amener de l’approvisionnement (essence, armes…), sans passer par la grande route de la côte, donc en évitant d’être bombardé. « Avant-hier, le 10, les troupes de Kadhafi, pourvues de 4X4 flambants neufs, ont effectué un raid à travers le désert et sont rentrées dans la ville d’Ajdebia, tirant sur tout ce qui bouge dans les rues désertées de sa population. Ces troupes ont en cela bénéficié de l’expérience acquise au Tchad et notamment de l’engagement de Touaregs capables de trouver des routes praticables dans le désert. » En abandonnant la tactique française des premiers jours — « la France avait, dans ses premiers raids, bombardé certains de ces ravitaillements, ce qui avait conféré un avantage énorme à la révolution quand elle s’était trouvée confrontée à un armement comparable au sien » — et en se cantonnant uniquement aux zones de combat, dans les premières semaines, l’OTAN a donné un avantage objectif aux forces de Kadhafi….

Lire également :

tamina building par une meurtriere (© En Route)

Les Techniques insurrectionnelles

On pourra aussi lire, avec intérêt, le post, datant du 12 avril, qui décrit par le menu les techniques insurrectionnelles. J’en retiens quelques éléments toujours actuels, quinze jours après, qui tracent les atouts et les faiblesses des forces en présence : puissance de feu et « professionnalisme », sans souci de la population, pour les uns ; connaissance du terrain, débrouillardise et volontarisme pour les autres.

  • « l’urbanisme, qui semble assumer un héritage à la fois haussmanien et postmoderne, révèle toute son efficacité. La largeur de l’artère se prête plus facilement au mouvement des blindés qu’à son barricadage par les insurgés. Elle offre une gigantesque ligne droite pour les tanks, depuis les positions d’appui en retrait hors de la ville jusqu’aux zones de combat de l’hypercentre. Peu de recoins, peu d’angles morts, la progression se fait à découvert. (…) Mais, de ce grand boulevard qui traverse la ville, les loyalistes ne tirent pas que des avantages. Les possibilités de circulation qu’il offre signifient aussi une exposition au harcèlement quotidien des shebabs. (…) La démolition des alentours gêne plus leur progression que celle des insurgés, et l’utilisation des blindés et de l’artillerie lourde est désormais délicate avec les ruelles qui l’enserrent.
  • « Les forces kadhafistes ont tout intérêt a assurer leur position de verrou aux portes de la ville et à renouveler les offensives sur la zone du port ».
  • « la connaissance du terrain et l’utilisation qu’en font les shebab (*), mettent en échec la supériorité militaire de l’ennemi. »
  • « Malgré son organisation, sa puissance de feu supérieure et sa capacité de recrutement, l’armée kadhafiste souffre d’une autre faiblesse. Même si elle compte nombre de partisans, elle est aussi composée de mercenaires étrangers, attirés par l’appât du gain, ou de types – parfois très jeunes – enrôlés de force. Le nom d’armée loyaliste est par moment assez usurpé : une partie de ces troupes n’a d’affection intime ni pour le pouvoir, ni pour cette guerre. Ce qui se ressent par moment dans leur faible capacité d’initiative une fois coupés de leur commandement, ou dans leur rémission lors de moments critiques. » …

Enfin, un dernier article – plus joyeux – Misrata: rencontre avec un primeur et un armurier

(*) A ne pas prendre dans l’acception habituellement usitée d’islamistes mais de combattants, de résistants.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).