Sarkozy (sur la Libye) : « tout le mandat, rien que le mandat, seulement le mandat »

Sarkozy, au Conseil européen, entouré (crédit : Conseil de l'UE)

(BRUXELLES2, Conseil européen) La conférence de presse du président Sarkozy, au milieu d’un sommet européen, n’est pas systématique (contrairement à celle de fin de sommet). Elle intervient à un moment clé de la négociation. Et le propos est souvent passionnant. Car il donne le contexte et du volume à certaines déclarations mais révèle surtout un état d’esprit, une ambiance. Ce soir, après minuit, une bonne partie de l’intervention, et des questions des journalistes, a roulé sur la Libye et le monde arabe. Mots choisis…

Les militaires font un travail formidable

« Nous prenons notre temps pour n’avoir (ne viser que) des objectifs militaires. Mais nous avons des difficultés à savoir exactement (ce qui se passe). Nous avons des contacts avec le conseil national de transition, nous recoupons informations, nous essayons que les frappes soient aussi précises que possibles. On nous demande à de nombreux endroits sur les territoires. Nous réorientons les avions vers des villes menacées pour desserrer l’étreinte sur les populations menacées.

« On sent que l’étreinte se desserre. Mais il faut voir que cela fait moins d’une semaine que nous avons commencé. Nous avons déjà évité des milliers de morts. Les militaires français – les Anglais, les Américains, les Canadiens… — font un travail formidable, un travail excessivement dangereux et nécessaire. Pourquoi l’opposition n’avance pas. Il y a un problème d’organisation de l’opposition. Mais aussi de moyens pour faire face à Kadhafi. »

(NB : un diplomate français de haut rang nous avouera ensuite que oui « armer la rébellion est une bonne question. Il faut y réfléchir »).

Le but des opérations n’est pas un changement de régime

Sarkozy l’a répété sur tous les tons. « Nous ne sommes pas là-bas pour cela. Nous sommes pour protéger ceux qui sont victimes d’un massacre, éviter de nouvelles victimes de la folie barbare, d’un dictateur. Après les Libyens feront ce qu’ils voudront de Kadhafi et de ses séides. Ce n’est pas notre problème, c’est leur problème. Ce n’est pas à nous de déclarer quel sera le régime futur de la Libye. »

Tout le mandat, rien que le mandat, seulement le mandat.

« Notre mandat, et le seul, c’est celui de la résolution des Nations-Unies. Nous n’irons pas au delà de notre mandat. Nous sommes très déterminés pour appliquer la résolution 1973 mais pas pour aller au-delà. Tout ceci est un équilibre. Nous n’avons pas le droit d’outrepasser la légalité internationale. Mais nous n’avons pas le droit de partir avant que notre devoir soit fini d’être mis en œuvre.

« Si nous faisons moins nous ne sommes pas à la hauteur de nos responsabilités historiques. Et si nous faisons plus, (aussi), car la coalition pourrait à juste titre être dénoncée comme allant au dela de son mandat. Tout le mandat, rien que le mandat, seulement le mandat. (…) La durée de l’opération sera liée à la vulnérabilité des populations. »

Des troupes au sol, c’est non

« Non. La résolution l’exclut. Déployer des troupes au sol ce n’est pas prévu et formellement exclu par la résolution. »

Couper les revenus du pétrole, c’est oui

« Nous demandons à tous les pays du monde de ne plus payer le pétrole libyen, qui sert à payer les mercenaires. Il faut être cohérent, lui couper les possibilités de financements car on sait ce qu’il fait de cet argent. »

Un moment historique, un tournant géopolitique : les relations avec les pays arabes

« C’est un moment historique. (…) Pour la France, ce qui se joue, ce sont les relations avec les pays arabes pour les décennies qui viennent. Ce n’est pas souvent qu’on a l’occasion de créer un pont entre l’Europe et le monde arabe. (…) Ce qui se joue aussi, c’est une Europe politique, avec des moyens militaires, au service d’une ambition politique, et ses relations avec le monde arabe. »

« Il faut (donc) une grande rigueur (sur l’application de la résolution). Car ce qui se passe en Libye crée de la jurisprudence et peut aussi créer de la confiance, avec les pays arabes. Cela a une importance extrême pour l’avenir politique de l’Europe et les relations entre l’Europe et les pays arabes. C’est un tournant majeur de la politique étrangère de la France, de l’Europe et du monde. »

Face à une manifestation dans une démocratie, il n’y a pas l’armée

A propos d’une question sur la Syrie, le président français répond. « C’est le droit de manifester et de proposer, chaque dirigeant – et notamment les dirigeants arabes – doit comprendre la réaction française et de l’Europe. Nous serons toujours du côté de la population qui manifeste sans violences. Dans toute démocratie il peut y avoir des manifestations, avec parfois des violences. Mais on ne peut pas tolérer que l’armée soit mobilisée et qu’elle tire à balles réelles. C’est la position française. Elle ne changera pas. »

Plus tard, il reprend et redéveloppe la formule : « La rue arabe a tellement été tenue comme une menace — sans doute pas justifiée —, que quand la rue arabe descend pour demander la démocratie, on ne peut pas, ne pas être au côté du peuple arabe. »

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).