L’homme des services secrets libyens passe au vert…

Moussa Koussa à l'ONU en sept. 2010

(BRUXELLES2) Alain Juppé parlait de « prochaines défections » dans l’entourage de Kadhafi. Cela semble se réaliser. Moussa Koussa, après quelques jours en « vacances » en Tunisie, est arrivé à Londres, en fin de soirée (mercredi). Selon le Foreign office, l’homme est venu de son plein gré et a démissionné de toutes ses fonctions (lire ici le communiqué). Un retour aux sources… pour celui qui a commencé sa carrière comme ambassadeur libyen au Royaume-Uni.

Un poids lourd du régime

Moussa Koussa n’est pas n’importe qui. Né à Tripoli, c’est un des poids lourds du régime, un homme de confiance de Kadhafi et un adepte des coups durs comme des négociations de coulisse. Homme des services secrets, il est d’abord chargé de la sécurité des ambassades à l’étranger, en clair d’éliminer les opposants vivant en exil. Il fait un bref passage comme ambassadeur à Londres avant d’être expulsé, en juin 1980, pour avoir déclaré publiquement qu’il entendait bien neutraliser deux opposants. Membre du directoire des comités révolutionnaires, puis du Mathaba, le bureau chargé d’exporter la révolution libyenne dans les années 1980, il a en charge notamment de soutenir les « mouvements de libération », en Afrique ou Amérique latine, fournissant « arms and money » et plus si nécessaire… Moussa Koussa a notamment été soupçonné d’avoir préparé ou planifié les attentats contre les avions de la PanAm et d’UTA, à la fin des années 1980, et d’avoir trempé dans l’attentat de Berlin dans une discothèque fréquentée par des officiers américains (attentat qui provoquera une réplique Us avec des frappes visant à éliminer le colonel Kadhafi).

L’artisan du rapprochement avec les anglo-américains

Nommé officiellement chef des services de sécurité extérieure en 1994, il amorce un tournant et le rapprochement du régime avec les Américains et les Britanniques, à la fin des années 1990. Il collabore notamment à la lutte anti-terroristes dans les années 2000 (alors que l’embargo contre la Libye est encore en vigueur). Il entérine la destruction des stocks d’armes chimiques. Et il négocie l’accord d’indemnisation sur les victimes du vol de la PanAm à Lockerbie. C’est lui qu’on retrouvera également comme négociateur dans l’affaire des « infirmières bulgares ». Il avait fini par être nommé en mars 2009 ministre des affaires étrangères. Mais il figure sur la liste des personnes interdites de visa dans la zone Schengen, sur demande de la Suisse, après l’affaire mettant en cause le fils du Colonel, Hannibal. Il n’aura de cesse que d’obtenir sa libération, accusant la Suisse de « non-respect des règles diplomatiques » et demandant à « l’Europe, (…) si elle veut des relations de coopération saines, de renonce à la liste suisse et (de) condamne(r) les pratiques de ce pays en matière de relations diplomatiques. »

Un interlocuteur des Européens. Moussa Koussa avec le Maltais Borg et l'Italien Frattini

Il était aussi devenu un interlocuteur clé des Européens. C’est lui que les députés européens avaient rencontré en novembre dernier, pour négocier l’accord-cadre de coopération entre l’UE et la Libye. Accord qui devait être signé prochainement… Après la résolution des Nations-Unies, il avait vertement critiqué « l’usage de la force » et proclamé unilatéralement un cessez-le-feu. Cessez-le-feu immédiatement violé.

Ce passage « au vert » signe une des premières défections dans l’entourage proche de Kadhafi et montre le désarroi du pouvoir. Mais on peut s’attendre à tout de l’anguille qu’est Moussa Koussa. Très proche de Seif, un des fils Kadhafi, il pourrait aussi signifier une évolution en douceur du régime, en gardant le pouvoir à Tripoli.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).