La Libye ? « Naturellement, nous ne ferons rien »

C’était la phrase de Claude Cheysson, alors Ministre français des Affaires étrangères, un rien cynique, à propos de la proclamation de la loi martiale (l’État de guerre) en Pologne en décembre 1981. « Naturellement, nous ne ferons rien ». Cette phrase-là, Maciej Popowski, qui était en service commandé, n’a pas eu l’heur de la prononcer au Parlement européen, mardi (lire : Eurodéputés « frustrés » demandent désespérement Haute représentante (ré)active). Mais c’était tout comme. Le service diplomatique et la Haute représentante, Cathy Ashton, n’ont pas eu l’intention d’agir et encore moins de réagir face au conflit libyen avec les instruments de la PeSDC. Le manque d’ambition est patent. Car si les divisions des Etats membres sont réelles, une action n’en aurait été pas moins possible. Mais il y a pire…

Aucune impulsion politique

Les mots « planification prudente » cachent mal une absence de préparation et surtout d’impulsion politique. Comme l’a résumé Arnaud Danjean, l’eurodéputé et président de la sous-commission défense, et l’ont expliqué plusieurs eurodéputés, « il n’y pas de planification prudente. Il y a une planification et des décisions prudentes ». Selon nos informations, plusieurs options ont ainsi été remises à la Haute représentante. Elles sont toujours sur son bureau, ou sur un autre, et attendent une décision politique. La Haute représentante n’a pas ainsi demandé de planification détaillée sur une ou plusieurs options, comme il est de coutume. Elle n’a pas plus vraiment demandé aux différents groupes de travail de plancher.

L’Europe a les capacités

La sacro-sainte formule « Eviter la duplication » cache mal l’envie de ne pas agir sur les missions qui fondent l’Europe de la défense : le maintien de la paix, l’interposition, l’observation… Et la différence « du nombre de planificateurs » invoquée — l’Europe n’en a qu’une douzaine là il y en a « plusieurs milliers au Shape » cache mal qu’il n’y a une absence d’orientation politique cette planification. L’Europe a prouvé par le passé qu’elle pouvait planifier une opération – qu’il s’agisse de l’opération anti-piraterie EUNAVFOR Atalanta ou la mission d’observation EUMM Géorgie.

Il est évident qu’en matière d’Europe de la Défense, il faut toujours jouer avec les marges de manœuvre, contourner les points de blocage, forcer le consensus. Les dossiers de la PeSDC sont riches de ces points de blocage — les pays neutres pour l’opération au Tchad, les pays baltes pour l’opération en Géorgie, le Royaume-Uni pour l’opération Atalanta, l’Allemagne pour l’opération EUTM Somalia… — qui ont été habilement résolus.

Trouver l’action de consensus

Les Etats membres sont donc aujourd’hui divisés que ce soit sur la nécessité d’une action militaire ou d’une ‘No Fly Zone‘. C’est un fait. Mais ce n’est pas la première fois. Et il est inutile de chercher à trouver un consensus là où il n’existe pas. En revanche, on peut forcer le consensus sur d’autres terrains. Il est ainsi étonnant de voir que l’on n’a pas cherché une action qui puisse justement masquer ces divisions, une option qui rassemble plutôt qu’elle ne divise.

Il est ainsi bizarre de voir qu’aucune des options militaires à visée humanitaire — zones sécurisées, corridors humanitaires (comme vient de le demander le HCR) — n’est évoquée. De même, aucune option de soutien à une opération de la Ligue arabe n’est évoquée ou le déploiement d’une mission d’observation. Même une action limitée, en soutien aux forces du Niger, comme un petit pont aérien entre la frontière du Niger avec la Libye et la capitale, Niamey, pour rapatrier les réfugiés n’est pas évoquée. Ne parlons pas de l’option maritime qui aurait pu être approfondie. L’UE a les moyens pour cela. Et, sur place, au large de la Libye étaient présents plusieurs navires de l’opération anti-piraterie Atalanta, à commencer par le navire néerlandais Tromp.

La réalité : Lady Ashton veut enterrer l’Europe de la défense

Il est inutile désormais de se cacher derrière son petit doigt (de la Ligue arabe, de la résolution de l’ONU, de l’unanimité nécessaire des Etats membres…), la Haute représentante n’a pas l’intention et ne veut pas se servir de l’instrument de l’Europe de la défense. Ce n’est pas que Cathy Ahhton soit « nulle », « incompétente »… comme on l’entend souvent. C’est faire injure à l’intelligence et au talent politique dont elle a su joué dans le passé. Non, Cathy Ashton ne veut rien faire. Et si l’Europe de la défense sombre, c’est le cadet de ses soucis. Elle estime que si opération de maintien de la paix ou d’interposition il y a, c’est le rôle de l’OTAN ou des Etats membres. Mais pas de l’Union européenne. C’est une grave erreur stratégique et politique. Car dans l’affaire libyenne, l’OTAN est tout autant, voire davantage, paralysée que l’Union européenne, tout simplement car deux Etats « lourds » de l’Alliance (Etats-Unis et Turquie) ne souhaitent pas un tel engagement. L’Europe a justement dans l’affaire libyenne une carte à jouer que ne peut remplir l’OTAN.

Ce faisant, la Haute représentante s’inscrit en porte-à-faux par rapport son mandat qui lui donne tous les outils « pour conduire une politique de sécurité ». Elle ne s’inscrit ni dans la lettre ni dans l’esprit du Traité de Lisbonne. Le rôle du Haut représentant, président du Conseil des Affaires étrangères, vice-président de la Commission européenne n’est pas, n’est plus celui d’un ambassadeur de bonne volonté. C’était peut-être le cas en 1999 ou en 1991, ce n’est plus possible aujourd’hui. La réalité est là, crue : Cathy Ashton a raté une opportunité majeure de prouver son utilité.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

2 réflexions sur “La Libye ? « Naturellement, nous ne ferons rien »

  • 16 mars 2011 à 14:41
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    Madame Ashton travaille probablement pour le Royaume-Uni qui ne veut surtout pas d’une Défense européenne.

  • 29 mars 2011 à 10:24
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    Fallait-il être naïf pour croire qu’une Anglaise allait se battre pour l’Europe !
    Rapellez-vous la phrase de Churchill en Juin 1944 : « Sachez-le bien, chaque fois que nous aurons à choisir entre l’Europe et le Grand Large, nous choisirons le Grand Large »

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