Ouzbékistan, Tunisie. Une politique à double standard de l’Europe ?

Il y a comme un hiatus dans la politique étrangère européenne et le respect des droits de l’Homme vue du coté de la Commission européenne. Prenons deux exemples parmi les plus récents : l’Ouzbékistan et la Tunisie

Ouzbékistan : un dialogue critique… muet

Hier, le président de la Commission européenne, José-Manuel Barroso, recevait le président ouzbek, Islam Karimov, qui n’est pas un parangon de démocratie. Une visite au nom « du dialogue critique nécessaire » argue-t-on dans son entourage et en vertu « d’un mandat des Ministres » de l’UE. Un dialogue bizarrement conçu puisque le président de la Commission n’était pas entouré de sa vice-présidente chargée des relations extérieures ou de son commissaire chargé de la politique de Voisinage, particulièrement au fait, normalement, pour le « dialogue critique » sur les droits de l’Homme, mais par son commissaire à l’Energie… Le signe suffit à lui-même. Pour le dialogue critique, également, on n’en a aucune preuve car il s’est déroulé totalement hors des médias. Pas de conférence de presse ni de possibilité de questionner les deux dirigeants ensemble. Si le dirigeant Ouzbek a eu droit à une photo au VIP Corner, aucune question n’a ainsi pu être posée à lui comme au président de la Commission européenne.

Tunisie : une absence de gestuelle politique

Dans le même temps, la Commission européenne dans son entier ainsi que la Haute représentante pour les Affaires étrangères n’ont pas trouvé une demi journée pour exprimer un geste plus conséquent envers le peuple tunisien qui tente une révolution démocratique. Alors qu’une visite sur le terrain s’imposerait, ne serait-ce que dans la gestuelle politique, personne apparemment n’a le temps pour cela. La Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité commune, Cathy Ashton, est prise par les négociations avec l’Iran sur le nucléaire, et autres urgences planétaires. Quant au commissaire chargé du voisinage, Stefan Füle, « son agenda est plein m’a assuré sa porte-parole  – il est en visite en Syrie, puis en Turquie ensuite, etc ». Résultat, pas une minute pour aller à Tunis ne serait-ce que pour rendre hommage à la révolution en cours, rencontrer la société civile. « La difficulté – explique un diplomate européen – c’est que nous n’avons pas à qui parler ». « Nous devons attendre la réunion des Ministres des Affaires étrangères (de l’Union européenne) du 31 (janvier) » ajoute un autre. « Le commissaire Füle a les poings et pieds liés car il dépend pour cela de la Haute représentante » répond un de ses proches. « C’est la faute à Ashton », confirme l’entourage du président Barroso. Assez facile, un peu trop même, et pas tout à fait exact…

Ces justifications sentent, en effet, à plein nez, la mauvaise excuse que vous sert un élève qui arrive en retard au cours, prétextant une panne de bus, alors qu’il est depuis une heure au café en face de l’école. Cela fait 15 jours que la révolution tunisienne est en marche. Certes la démocratie est fragile. Et tous les interlocuteurs au gouvernement ne sont sans doute pas des plus recommandables. Mais il ne manque pas dans la société d’acteurs crédibles à rencontrer (la Ligue des droits de l’homme tunisienne ou l’UGTT, l’Union générale tunisienne du travail par exemple), il y a des forces d’opposition, des milieux économiques, la population tout simplement, etc. Il ne manque pas non plus de projets de projets européens. Selon les chiffres du service diplomatique, l’Europe a débloqué 300 millions d’euros à la Tunisie pour la période 2007-2010. Ce n’est pas rien… Le problème ne serait-il pas plutôt dans un sérieux manque de courage politique et de sens des réalités ? Où se situent les valeurs de l’Europe ?

Un geste européen plus fort est nécessaire

Un geste politique européen, plus fort que l’envoi de communiqués par écrit, est aujourd’hui nécessaire de l’Europe vers la Tunisie. Qu’est-ce qui justifie hier la visite d’un dirigeant ouzbek, fort peu démocrate, et ne justifie pas demain la visite en Tunisie pour consolider un régime en marche incontestable vers la démocratie ?

(mis à jour) On attendait l’Europe, les Etats-Unis l’ont fait

La diplomatie américaine a fait ce geste conséquent. Le sous-secrétaire d’Etat Jeff Feltman est arrivé, lundi, dans le pays pour une visite de trois jours. Il va rencontre le gouvernement de transition, les leaders des partis politiques, les représentants de la société civile pour témoigner du soutien au peuple tunisien. Les « Etats-Unis soutiennent la transition démocratie en Tunisie » a indiqué le département d’Etat dans un nouveau communiqué publié hier. Le sous-secrétaire d’Etat Feltman va notamment des possibilités d’implication américaines pour promouvoir « davantage de libertés sociales et politiques, (…) des élections transparentes, crédibles et en temps opportun, et des solutions face aux revendications sociales et économiques ».

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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).