Former les gardes-côtes au Yemen et à Djibouti : une nouvelle mission PeSDC ?

vedette des gardes-cotes yemenites (crédit : ministère français de la Défense)

Un nouveau projet de mission européenne de défense commune (PeSDC) dans l’Océan indien devrait être mis rapidement sur la table des 27 Etats membres.

L’objectif de cette mission est, aux cotés de l’action directe en mer (Eunavfor Atalanta) et de l’action de formation des forces de sécurité somaliennes (Eutm Somalia), de venir renforcer les capacités maritimes locale pour la lutte anti-pirates (formation, entrainement tactique, mise en condition…). Deux pays “test” seraient choisis pour démarrer l’opération, situés en bordure du Golfe d’Aden : Djibouti et le Yemen.

Ces gardes-côtes auraient des missions simples au départ : patrouilles dans la zone, informations et renseignement sur les bateaux en circulation, accompagnements simples ou relais des forces internationales le long de côtes. Cela ne signifie pas une « sécurité totale. Il ne faut pas rêver. mais cela pourrait permettre une meilleure couverture de la zone. Et également de dégager de certaines missions les forces européennes et internationales » a précisé un expert européen à Bruxelles2.

Une lente, très lente, réflexion

Le projet d’une telle mission de la défense commune européenne n’est pas vraiment nouveau pour qui suit régulièrement les nouvelles de ce blog. Cela fait même bientôt deux ans qu’on en parle dans les cercles européens. C’est en juillet 2009, en effet, que les Ministres des “27” se mettent d’accord sur la nécessité d’une telle mission. On a alors deux projets sur la table : le projet de formation des forces de sécurité somaliennes et “une possible action de la PSDC pour renforcer la capacité maritime régionale dans la Corne de l’Afrique“. Seul le premier ira, alors, à son terme sous le nom d’EUTM Somalia. Mais divers avatars en ont empêché la réalisation.

Concernant l’aspect maritime, un “papier d’options militaires stratégiques” est bien élaboré à l’automne 2009 et présenté en décembre 2009. Des discussions commencent au printemps 2010 dans les groupes de travail (CIVCOM et groupe politico-militaire). En juin 2010, au conseil des Ministres de Luxembourg, les ministres réévoquent le sujet, en abordant le futur des actions anti-pirates dans l’Océan indien, en présence du Rear Admiral Hudson, qui commande l’opération Atalanta. Mais on en reste là… Les changements en cours au sein du service diplomatique, le changement de chef au comité militaire et à la tête de l’opération Atalanta, expliquent, en partie, cette latence. Il faut ajouter à cela un manque d’impulsion certain de la Haute représentante, Cathy Ashton, qui a alors d’autres chats à fouetter et d’autres priorités.

Aujourd’hui, on n’est pas encore au démarrage de l’opération. Mais, au moins, le débat va pouvoir être relancé parmi les Etats membres ; ce qui entame la phase décisionnelle.

Une action plus complète que le “containment” est nécessaire

Comme l’a expliqué en substance aux Ministres de la Défense en décembre, le général britannique Buster Howes, qui commande actuellement l’opération Atalanta, on sait très bien que dans l’Océan indien, nous « contenons le phénomène de piraterie. Mais rien de plus. La piraterie continue d’augmenter. Il faut, très vite, réfléchir à un dispositif additionnel pour en renforcer l’efficacité. Il faut remonter aux sources de la piraterie ».

La mission de renforcement des capacités maritimes au Yemen et Djibouti serait un élément de cette nouvelle implication européenne. Elle s’accompagnerait, explique-t-on au service diplomatique européen, d’une action sur terre, d’une part pour mieux lutter contre l’insécurité « par le renforcement des structures judiciaires (prison et justice somaliennes), d’autre part, par « une action au développement plus affirmée ». D’autres actions, plus policières, pour tracer les complicités dans la piraterie, notamment dans le blanchiment de l’argent des rançons, sont aussi en cours de réflexion et d’application.

Pourquoi le Yemen et Djibouti ?

La mission de renforcement des capacités maritimes se déroulerait au Yemen et Djibouti pour plusieurs raisons. D’une part, il y a déjà un cadre bien défini (le “code de Djibouti”) qui constitue le cadre politique international permettant une telle action. Il prévoit, entre autres, la mise en place d’un centre régional de formation à Djibouti, financé par l’Union européenne et le Japon, et d’un centre de partage de l’information (au Yemen). Ensuite, ce sont dans ces deux pays que l’Europe aurait le plus “de valeur ajoutée”. Dans le bassin sud somalien, il y a déjà une action bien entamée aux Seychelles (avec les Emirats arabes unis et l’Inde pour le matériel, les Européens pour l’aspect judiciaire et la formation) et bientôt à l’Ile Maurice. Et un coup de pouce européen supplémentaire ne serait pas aussi « perceptible » que dans le versant nord de l’Océan indien. En Somalie même, des difficultés d’un autre ordre se présentent (lire ci-après). Enfin il n’est pas inutile de préciser que renforcer les capacités maritimes au Yemen comme à Djibouti présentent un intérêt tout aussi majeur sur d’autres aspects de la sécurité comme la lutte contre les différents trafics illégaux (etres humains, contrebande…) et pour prévenir une possible menace terroriste.

Précisons, en outre, qu’au Yemen, plusieurs pays de l’Union européenne (la France, l’Italie et le Royaume Uni) ainsi que les Etats-Unis et le Japon, ont déjà entamé, à titre bilatéral, des actions de formation ou de structuration des forces de gardes-cotes. Et d’autres pays, comme l’Allemagne les Pays-Bas, et dans une moindre mesure le Danemark et la république Tchèque ont une action de soutien financier au développement du pays qui est un des plus pauvres de la planète. Idem au Djibouti avec certains des acteurs déjà cités (France, Allemagne, ainsi qu’Etats-Unis et le Japon très présent).

L’Union européenne intervient également directement dans le cadre de l’aide humanitaire et au développement au Yemen pour faire face à l’afflux de réfugiés (174.000 sont arrivés ces derniers temps), de personnes déplacés (340.000 personnes dans le nord du Yemen) et aux ravages du conflit intérieur. La commissaire européenne à l’Aide humanitaire, Kristalina Georgieva qui était en visite au Yemen, samedi (15 janvier), et a ouvert un bureau de l’Office européen d’aide humanitaire (ECHO), a d’ailleurs annoncé l’augmentation de l’aide humanitaire européenne. Celle-ci va passer de 10 à 15 millions d’euros. Ce sans compter l’aide au développement de l’UE qui atteint déjà 17 millions d’euros par an en moyenne (70 millions d’euros pour la période 2007-2010).

Pourquoi pas la Somalie directement

Créer un corps de gardes-côtes en Somalie serait plus risqué. Au niveau européen, les Etats membres « ne feront rien tant qu’on n’aura pas un minimum de contrôle à 100% » explique un expert du sujet. Chacun se souvient en effet de la précédente expérience menée par la communauté internationale, de formation de gardes-côtes somaliens. Une expérience « plutôt réussie », ajoute un observateur ironiquement. Ces gardes-côtes se sont, en effet, retournés contre les bateaux qu’ils avaient à protéger et ont été les premiers de cette nouvelle lignée de pirates somaliens qui font fureur actuellement dans l’Océan indien. Concrètement, côté européen, on veut se « garder de nourrir le feu ». Sans de sérieux gardes-fous, « on risque demain de retrouver ces gardes-côtes sur le front de la piraterie, de l’autre bord, avec en plus de l’entraînement et du matériel ».

On se souvient également des discussions longues et animées pour convaincre certains Etats membres de la nécessité d’une mission pour la formation des forces de sécurité somaliennes (la mission EUTM). Former des gardes-côtes présenterait des « difficultés autrement plus conséquentes » car on ne pourrait notamment pas compter sur l’encadrement sur place qu’effectuent les troupes de l’AMISOM, ougandaises et burundaises.

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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).