Les tanks du Faina pour le Sud-Soudan: les Ukraniens pas innocents ?

Crédit : ministère de la Défense ukrainien

Les 33 tanks T-72 et autres armements contenus dans les cales du MV Faina, détourné en septembre 2008 par les pirates somaliens, étaient bien destinés au Sud-Soudan. Les Américains en ont obtenu la preuve. “La livraison de chars T-72, de véhicules blindés BM-1 GRAD, les armes légères, et d’autres équipements militaires prévus pour une expédition au Kenya, fin Juin ou début Juillet, ont été achetés par le ministère kenyan de la Défense pour le Sud Soudan”. Cette information fut connue, très vite, dans la presse quand la BBC, bien informée, était tombée sur un contrat.

Si le Kenya semble  impliqué dans ce transfert d’armes, il n’y a pas que lui. Le télégramme du département d’Etat, dévoilé par The Guardian, et publié ici (1), le prouve. Les Américains soupçonnent fortement les Ukrainiens d’avoir, au minimum, fermés les yeux sur la destination finale, voire plus.  La discussion qu’ont tenue les officiels américains et ukrainiens vont le détour.

Un Ukrainien bord de la crise de nerfs…

A la question de savoir si les autorités ukrainiennes ont entamé une enquête, son interlocuteur répond que tous les contrats ont été vérifiés. Van Diepen, qui est “Principal Deputy Assistant” au Département d’Etat chargé de la Sécurité internationale et de  la non-prolifération (ISN), tend alors à son homologue ukrainien, Valeriy Lysenko, du service de contrôle des exportations, copie du contrat, qui énonce clairement que le gouvernement du Sud Soudan comme destinataire. Il demande alors si le gouvernement ukrainien maintient sa position. Lysenko ne bronche pas. Il maintient sa position, émet des doutes sur la véracité du document et demande s’il a d’autres preuves. Sentant sans doute la moutarde lui monter au nez, Van Diepen sort alors la preuve massue : des images satellites montrant les tanks T 72 déchargés au Kenya, transférés sur des trains, et finalement au Sud-Soudan. Petit “trouble” coté ukrainien, comme l’indique le télégramme (commotion).

Une leçon de Real Politik

Fort de cet avantage, l’Américain assène une leçon de Real Politik : chacun est libre d’avoir “différentes politiques de contrôle des exportations, c’est son droit souverain“. Mais “ne pas dire la vérité est quelque chose que les États-Unis ne peuvent pas attendre d’un partenaire stratégique” (on peut entendre d’ici la mouche voler dans la salle :-)). Et d’avertir : “L’Ukraine n’a rien à gagner à mentir et beaucoup à perdre“. “Depuis le Sud-Soudan est sur la liste du terrorisme des États-Unis, les États-Unis devraient examiner s’il convient d’imposer des sanctions sur le transfert”. Et savoir “si le gouvernement ukrainien dit la vérité“, pèserait lourd dans la décision.

Ainsi sermonné, l’Ukrainien maintient sa position – ” l’Ukraine n’a eu une relation qu’avec le Kenya, et pas avec le Sud Soudan. (Elle) ne peut être tenue responsable des actions d’un pays tiers. C’est “un problème commun à résoudre pour les États-Unis et l’Ukraine” ajoute-t-il. Mais il souligne que les agences  spéciales vont enquêter pour “savoir ce qui s’est passé” et assure que les États-Unis sont “un partenaire fiable“.

La morale de l’histoire n’est pas indiquée par le télégramme. Mais nous pouvons le dire : heureusement (pour une fois) que les pirates étaient là !

(1) lire le télégramme

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).