Peut-on nommer un Tchèque à la tête de la CMPD ?

Le Tchèque Jiri Sedivy (*) semble pressenti pour prendre le relais de Claude France Arnould à la tête de la CMPD, la direction de planification civilo-militaire. Si cette « rumeur » plus que sérieuse, puisqu’elle a fait l’objet de discussions, en aparté au COPS, ces derniers jours, s’avérait fondée, elle serait une mauvaise nouvelle. Ne nous leurrons pas…

La CMPD est, en effet, le laboratoire des futures missions de défense. Et on ne peut y placer n’importe quel inconnu, qui plus est venant d’un pays qui exècre la politique européenne de défense. Si c’était le cas, ce serait à mon sens, la première faute de parcours de Cathy Ashton, la Haute représentante de l’UE, qui dans toutes ses nominations passées ou futures a su jusqu’ici doser savamment et combiner les profils pour bâtir un équilibre intéressant du futur ensemble service diplomatique / organes de gestion de crise. Elle contreviendrait également à ses engagements vis-à-vis du Parlement de promouvoir une politique européenne de sécurité et de défense plus active, et plus engagée dans la prévention des conflits.

Etre le fils de… suffit-il ?

Je n’ai rien contre Jiri Sedivy. A priori même il serait sympathique. Son père, Jaroslav est un politicien tchèque, connu. Malgré un service militaire dans les années 1950, dans le service du contre-espionnage dans la Sûreté de l’Etat (un passé qu’il avoua, s’estimant forcé de « collaborer »), il fut évincé de l’Institut pour l’Economie et les Affaires internationales en 1970, après la normalisation, et devint membre de la Charte 1977. Francophile, conseiller du ministre des Affaires étrangères de Havel, Jiri Dienstbier, il a été ambassadeur en France (« un ambassadeur sous la Tour Eiffel »), puis en Belgique (accrédité également auprès de l’OTAN), avant de devenir ministre des Affaires étrangères en 1997 et 1998, puis ambassadeur en Suisse. Mais être le fils de son père ne suffit pas…

Un Ministre de la Défense pro-Otan

Jiri a certaines qualités propres. Il a fait ses études au King’s Collège de Londres puis à l’Université Charles de Prague, a enseigné la politique internationale avant de basculer dans la politique. Il s’encarte à l’ODS (le parti de Vaclav Klaus et Miroslav Topolanek), et devient ministre de la Défense de 2006 à 2007 avant de de devenir secrétaire général adjoint de l’OTAN chargé de la planification, puis de revenir au gouvernement tchèque comme conseiller de Vondra au ministère de la défense. Cela suffit-il ? A mon sens, non ! Rien dans son expérience ne souligne une connaissance particulière des structures de la politique européenne de défense (qui est une condition primaire pour toute personne travaillant dans le domaine), et encore moins pour diriger une structure chargée de la planification des futures opérations de défense qui sont très diverses (de missions d’observation à des missions d’interposition, en passant par des missions de conseils, de formation, de police ou d’arrestation en haute mer). Mettre un ancien ministre de la Défense, ayant un passé de l’OTAN, c’est dévoyer la CMPD de son caractère mixte, militaire et civil.

La république Tchèque, le cancre de l’Europe de la Défense

De plus, on ne peut pas dire que sa nationalité et son appartenance à un gouvernement pour le moins eurosceptique soit un atout. Au contraire. Etre tchèque, en l’occurence plombe le CV de façon inaltérable.

Le gouvernement tchèque n’a pas montré, ces dernières années, un enthousiasme particulier, sur la question. Ce serait plutôt le contraire. A chaque fois qu’il a fallu défendre la défense européenne, il a estimé que celle-ci existait déjà… à l’OTAN, et qu’il n’était nul besoin d’en construire une. Et il a joint le geste à la parole. La participation tchèque à l’opération EUFOR tchad a été purement symbolique (2 militaires !). Durant leur présidence, au second semestre 2009, les Tchèques n’ont montré aucune appétence pour le sujet (1). L’ambassadeur tchèque au COPS qui présidait les réunions était même parfois aux abonnés absents. Et ce sont ses homologues suédois ou belges qui devaient le remplacer au pied levé (2).

Ce manque d’enthousiasme perdure aujourd’hui. Encore récemment, au dernier conseil informel des ministres de la Défense, à Gand, le ministre de la Défense, Alexandr Vondra (ancien ministre des Affaires européennes) ne voyait aucune nécessité de développer une industrie européenne autonome, estimant qu’il y avait les … Américains. Et ce n’était qu’un aperçu (3). Lors du débat national sur la position du pays face au renouvellement du concept stratégique de l’OTAN, un porte-parole de la Défense tchèque a ainsi résumé le travail issu d’un groupe de travail – dont Jiri Sedivy a fait partie  : « l’Europe n’a qu’un rôle d’arrière plan » dans le domaine (4).

Bref, c’est bien simple, il vaut mieux qu’un Américain, un Turc ou un Russe soit nommé à la CMPD, il sera plus positif qu’un représentant du gouvernement Tchèque. Je persiste donc, et je signe : le gouvernement tchèque est aujourd’hui le cancre de l’Europe de la Défense. Et il parait peu légitime qu’un de ses représentants occupe un tel poste. Autrement supprimer la CMPD tout de suite. N’y-a-t-il donc aucun autre candidat pour relever le gant : un Belge, un Autrichien, un Espagnol…

NB : je précise tout de suite que je n’ai rien contre les Tchèques. Ce sont des gens que j’adore et dont je peux me sentir proche culturellement. J’ai apprécié leur manière délicate et toute en finesse de mettre fin au régime communiste par une révolution dite de « velours » (5). Et Vaclav Havel, malgré son engouement pour la guerre en Irak, reste, selon moi, un des principaux philosophes européens du siècle. Mais le gouvernement actuel n’a plus – loin de là – l’aura et l’attachement européen qu’avaient ses illustres prédécesseurs.

(*) A ne pas confondre avec un homonyme, qui est le chef d’Etat major de l’armée tchèque.

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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).