Les révélations de Wikileaks : le clair-obscur diplomatique mis à nu

Le dernier paquet de révélations de Wikileaks se révèle, à première vue, plus embarrassant pour les Etats-unis et certaines capitales européennes, et dans le monde, comme le montrent les premières informations publiées par cinq journaux (américain, britannique, allemand, français et espagnol) : le New York Times, The Guardian, Der Spiegel, Le Monde, El Pais. (N’hésitez pas à les acheter. Ce sont des collectors !)

Faiblesses de certains dirigeants mises à nu

Les télégrammes diplomatiques publiés (243 270 dépêches diplomatiques envoyées au siège, et 8017 directives envoyées aux ambassades américaines de par le monde) éclairent, en effet, d’un jour, peu diplomatique justement, à la fois le monde d’aujourd’hui et la façon dont se conduit la politique américaine et plus généralement notre époque. On a ainsi dans le présent ce qui parfois met des années (le temps historique) à percer. Les télégrammes n’épargnent personne : la corruption avérée du pouvoir de Karzai en Afghanistan – un être « faible (…) et conduit par sa paranoia », il ne prête pas d’attention aux faits mais se montre très intéressé par quiconque vient lui rapporter les faits les plus bizarres ou tenant à un complot contre lui » -, la collusion des services secrets pakistanais et des terroristes islamistes, la volonté de l’Arabie Saoudite de bombarder l’Iran, l’intervention directe des Américains au Yemen pour écraser Al Qaida (“nous dirons sur les missiles sont les nôtres” explique un dirigeant yemenite), la camarilla incompétente qui entoure le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et la crainte d’une dérive islamiste (voir le Spiegel), le pouvoir de Poutine miné par la bureaucratie et les relations troubles entre le gouvernement russe et la criminalité organisée, l’achat de matériel de missiles de l’Iran à la Corée du nord…

Erreur stratégique américaine au Pakistan et en Afghanistan

Mais c’est particulièrement l’inanité de la politique américaine en Afghanistan et au Pakistan qui ressort de cette brassée de télégrammes. Comme l’explique l’éditeur du Guardian, Simon Jenkins, la politique américaine dans la région est un naufrage. « Le gaspillage d’argent est énorme. Les aides versées ne sont jamais suivies, jamais vérifiées, jamais évaluées. » Il cite aussi Anne Patterson dont les télégrammes sonnent comme autant d’avertissement car elle dénonce la politique menée comme improductive. Elle « risque de déstabiliser l’Etat pakistanais, s’aliénant à la fois le gouvernement civil et les dirigeants militaires, pour (finir par) provoquer une crise (politique) plus large, sans finalement atteindre l’objectif ».

Berlusconi, ses soirées et sa relation avec Poutine, particulièrement surveillé

Quelques dirigeants en prennent pour leur grade, le « comportement inapproprié » d’un membre famille royale britannique, Sarkozy, sa vulgarité et son « style autoritaire »… Berlusconi est plus sévèrement égratigné. « Irresponsable, vaniteux et inefficace en tant que leader européen moderne », analyse Elizabeth Dibble, chargé d’affaires américain à Rome. « Faible physiquement et politiquement » selon un autre rapport qui met en avant ses « soirées fréquentes et son penchant pour la fête, ce qui signifie qu’il ne prend pas suffisamment de repos ». Le président du conseil italien est tenu très à l’oeil par le Secrétariat d’Etat. Car les diplomates américains mettent en lumière sa « relation intriguante » avec Putine et sa fonction de véritable « porte-parole » de Putine en Europe, fonction bien aidée par des « cadeaux somptueux » et les « lucratifs contrats énergétiques ».

L’Onu espionnée

Les Alliés des Etats-unis ne sont pas épargnés. Ils ont mis en place un plan d’espionnage de l’Onu, visant plusieurs dizaines de fonctionnaires notamment ceux travaillant sur des dossiers sensibles (Afghanistan, Corée du nord, Iran, Soudan, Somalie..) mais aussi le Secrétaire général de l’organisation internationale. Entourage, cartes de visites, rendez-vous… rien n’était épargné. Autre enjeu stratégique : « les changements internes et processus de sélection pour les postes clés au sein du Secrétariat, des agences spécialisées, des comités, commissions et programmes gouvernementaux à New York, Genève, de Vienne ainsi que les envoyés spéciaux et chefs d’équipe ». Les alliés ont été soumis à des directives identiques. Ainsi les plans et les activités spécifiques du Royaume-Uni, France, Allemagne et la Russie pour leurs politiques sur l’AIEA.

Pressions sur les pays européens pour Guantanamo

On peut aussi avoir désormais la certitude des pressions qu’ont exercé les Américains sur plusieurs pays européens pour accepter des prisonniers de Guantanamo. A la petite Slovénie, on a conditionné la visite du président américain (G. Bush en 2008) à la prise en charge d’un prisonnier. A la Belgique, on lui a indiqué que accueillir davantage de prisonniers était « le moyen le moins couteux (low cost) pour prendre de l’importance en Europe ».

Quand l’union européenne boycotte le dirigeant Iranien

Cette fournée d’information permet aussi de découvrir des épisodes moins connus de la récente histoire de la politique étrangère européenne. L’objectif était de boycotter l’intronisation du nouveau président iranien, Ahmadinejad. Mais il fallait le faire discrètement afin d’éviter que l’invitation ne soit retirée. Objectif plutôt réussi. Comme le commente un diplomate français, cité par un câble diplomatique publié par The Guardian, « Il est difficile de garder un secret quand 27 nations sont en jeu, mais nous essayons“. Au final, seule la Suède, assurant la présidence de l’UE, était représentée par un ambassadeur, les autres Etats membres envoyant des responsables de rang moins élevé. La solidarité européenne avait tenu malgré tout.

Le diplomate du Quai en charge du Moyen-Orient, cité dans le télégramme, Jean-Christophe Paucelle résume bien le dilemme auxquels sont confrontés alors (et toujours) les Occidentaux : « D’une part, nous voulons faire savoir que nous n’approuvons pas cette élection illégitime. De l’autre, nous devons être réalistes, le pouvoir est entre les mains de Khamenei (le leader suprême) et Ahmadinejad, y compris le dossier nucléaire, et nous devons négocier avec les détenteurs du pouvoir. Vous êtes dans la même position. »

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).