Le « Off » de Sarkozy à Lisbonne. Ou comment s’amuser aux dépens des journalistes

Le « Off » de Sarkozy à Lisbonne. Ou comment s’amuser aux dépens des journalistes

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Nicolas Sarkozy, lors de sa conférence de presse ON, le lendemain du OFF © NGV / Bruxelles2

Le « Off » de Sarkozy, au dernier sommet de l’OTAN à Lisbonne, vendredi, fait couler beaucoup d’encre. Que s’est-il passé à ce moment ? J’y étais pour « Bruxelles2 ». Et voici ce qu’on peut en dire…

Comme il est de coutume, dans les réunions internationales, des diplomates viennent briefer les journalistes non sur les coulisses du sommet mais sur les éléments de « background » importants à connaitre sur les dossiers discutés. L’exercice est savamment dosé, mêlant vraies informations et profondes analyses, opinions politiques et plus ou moins fausses informations. Le tout devant  entraîner le journaliste dans le sens voulu par l’interlocuteur. Certains y arrivent très habilement. Quand le tour est habilement monté (c’est à dire qu’il faut plusieurs jours, semaines ou mois au journaliste pour s’apercevoir qu’il s’est fait rouler dans la farine), il provoque souvent un sifflement d’admiration. En revanche, quand le tour du magicien est, vite, éventé, il est déconsidéré.

Le président maître du OFF

Donc vendredi soir, les journalistes « français » sont priés de rejoindre la salle de briefing française. Et l’entrée est discrètement filtrée : ne rentrent que les « tricolores » dûment patentés. A l’intérieur, ce n’est pas un diplomate, mais le président lui-même qui est là. Le Off aujourd’hui : c’est lui. Un rituel qu’il mène généralement assez bien. Et que les journalistes prisent également. Car c’est toujours un bon moment d’information. Histoire de garder une atmosphère chaleureuse, le président invite tout chacun à rompre l’ordonnancement cérémonieux des chaises et à se rapprocher pour faire cercle autour de lui. C’est plus intime…

Il donne ensuite lecture de ce qui parait être des notes, plus ou moins confidentielles des conclusions. Le président se tourne même, raffinement suprême, vers JD Levitte, son conseiller diplo, pour lui demander « je peux le dire ». Le sherpa esquisse à peine un signe de tête affirmatif que le président est déjà lancé. La question paraît sensible, et a été montée en épingle de part et d’autre du Rhin : il s’agit de savoir si la dissuasion nucléaire va préserver son autonomie et si le bouclier anti-missiles ne sera que complémentaire à celle-ci ou va le remplacer. Vaste débat… Les journalistes sont donc tous attentifs. Ouf ! La France a sauvé son indépendance. Un accord a été obtenu avec l’Allemagne. On le savait déjà. Mais quand le président le dit, c’est mieux. Bien entendu c’est la chancelière qui a cédé (version française). Cocorico. La dissuasion nucléaire franco-britannique préservé son indépendance. Suit une série de questions. A chaque fois, le président répond, clairement, puisant souvent dans son petit papier (super confidentiel, cela va sans dire). Heureusement que le président est là pour nous informer peut-on se dire…

Un scoop totalement éventé : la lecture du communiqué final

A la fin de la conférence, l’attaché de presse de l’Elysée prend plusieurs longues minutes avec les journalistes, notamment les agenciers, pour détailler, phrase par phrase, information par information, ce qui peut être utilisé ON, comme « source Elysée », « source française », ou ne pas être utilisé (« ni citable ni quotable »).

En fait, de message Off, et de scoop, c’est un panier totalement percé. Au même moment, le secrétaire général de l’OTAN fait une conférence de presse ON. Et le concept stratégique est mis à disposition, en pile, dans la salle de travail des journalistes. On y trouve dans les différents paragraphes, les 90% de ce qu’a dit le président OFF (avec théoriquement interdiction de le citer) est tout simplement le communiqué officiel de la conférence. De la magie pure, comment transformer le plomb en or !

La prise à partie du journaliste, un sport présidentiel

Sur l’épisode « Karachi », en fait attendu (redouté) par le président et son entourage, qui ont besoin de savoir jusqu’où les journalistes ont envie d’aller, et ce qu’ils savent. Le président fait alors du rentre-dedans au journaliste qui ose l’interpeller. Il y a ainsi l’épisode « pédophilie » raconté par l’express.fr d’abord, puis par le Journal du dimanche, puis Libération qui publie un enregistrement pirate. Selon moi, il ne s’agit pas vraiment d’un dérapage. Il sait ce qu’il fait et est trop intelligent pour ne pas savoir jusqu’où il peut aller. Car le président a commencé bien avant. Il prend à partie un confrère absent, citant le journal, Sud-Ouest, estimant que celui-ci manque sacrément de professionnalisme pour confondre et dire que « j’ai été trésorier de la campagne de Balladur alors que je n’ai été que son porte-parole (…) Et c’est un journaliste politique qui l’écrit ». Peut-on préciser qu’aucun journaliste n’a, à ce moment, protesté, ou simplement pris la défense des confrères attaqués. Non. Tout le monde a baissé sagement la tête (moi y compris). C’est la méthode habituelle de Sarkozy : qu’il soit gêné ou non, parfois juste pour le plaisir, pour déstabiliser le journaliste ou/et mettre les rieurs du bon coté. En général, force est de reconnaître, çà marche..

De fait, l’exercice du OFF de Sarkozy s’est transformé en un double exercice. En premier lieu, intimidation des journalistes. Ceux-ci étant notamment tenus à la règle du OFF ne peuvent réutiliser ses propos. Et gare à celui qui brise la règle, il risque de souffrir la prochaine fois. En second lieu, les journalistes ont remplacé les communicants. Point besoin d’imaginer les questions qui peuvent être posées en conférence de presse. On fait un brief OFF avec les journalistes qui se chargent de tout. Il ne reste plus ensuite qu’à ajuster le tir à la conférence de presse ON… Et tout est parfait. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé. A peu de choses près, il a répété le lendemain, ON ce qu’il avait dit OFF la veille. Et on dit merci qui…

Dernier commentaire : pour celui qui n’a pas suivi de près l’affaire de l’attentat de Karachi, ses rétrocommissions et autres avatars secrets, on ne peut qu’être interloqué devant la « passion » présidentielle. On voudrait que les journalistes s’y intéressent qu’on ne s’y prendrait pas autrement…