Hervé Morin : « l’Europe est en train de devenir un protectorat »

(BRUXELLES2) (A Gand) La « France sait animer le débat ». A la réunion informelle des Ministres de la Défense, cette maxime a été respectée. Entre deux réunions, Hervé Morin est, donc, venu confier à quelques journalistes – dans une des cryptes de l’Abbaye Saint Pierre – les principaux éléments qui lui tenaient à coeur dans ses échanges avec les Ministres. Dans cet entretien, il ne s’est pas caché d’une certaine déception face au manque d’ambition européenne. « Une ambition qui n’est pas (seulement) la somme des ambitions des Etats » indique-t-il. Mais surtout il avertit : attention à ne pas louper cette évolution sinon nous allons passer sous un condominium sino-américain. Au-delà des lacunes budgétaires et capacitaires, le Ministre a aussi voulu marquer le terrain d’une évolution future, à commencer par l’Afrique ou la lutte anti-terroriste.

Où est l’ambition européenne

« Les Etats ont démissionné pour la plupart sur une ambition simple, que les Européens aient un outil militaire leur permettant de peser sur les affaires du monde. Au rythme où nous sommes, progressivement l’Europe est en train de devenir un protectorat, et dans 50 ans nous deviendrons le jeu de l’équilibre des puissances nouvelles et nous serons sous un condominium sino-américain. (Aujourd’hui) tous les pays dans le monde se réarment alors que les Etats européens procèdent à de nouvelles réductions budgétaires (sur) des budgets européens déjà extrêmement faibles dans nombre de pays. La question des capacités européennes est avant tout une question politique : est-ce que les Européens veulent être les acteurs sur la scène internationale ou veulent-ils être les acteurs d’un scénario qu’ils n’écrivent pas ?

Une vraie analyse des coopérations possibles

« Il faut faire en sorte qu’il y ait une vraie analyse des capacités que nous devons garder en souveraineté, où nous pouvons avoir une coopération, une mutualisation et celles pour lesquelles nous acceptons qu’elles soient en interdépendance – ce que nous faisons en bilatérale franco-allemande ou franco-britannique. »

Quant aux terrains sur lesquels se développer la coopération, le ministre a indiqué : « Le transport, les ravitailleurs, la logistique, la formation, la maintenance, l’entraînement… On ne manque de possibilités. Mais il faut une impulsion, une énergie. »

L’Afrique, terrain privilégié de l’Europe

« L’Europe a une responsabilité particulière, notamment en Afrique. On voit bien que c’est une zone où l’OTAN ne peut pas intervenir. Compte tenu de notre proximité à la fois géographique (à 12-14 kms du continent européen), nous avons une responsabilité particulière liée à l’histoire de plusieurs de nos pays. Si il y a bien une ambition que l’Europe doit porter, c’est l’émergence d’une architecture de paix et de sécurité. (…) Il faut évaluer et approfondir, éventuellement corriger certaines actions. Concrètement, cela signifie voir, sur la mission Atalante comme sur la Somalie, ce que nous devions faire en plus ou mieux : comment fait-on pour que les pirates soient jugés, et condamnés ? Cela fait deux ans que nous attendons l’instauration de tribunaux des capacités pénitentiaires supplémentaires.

« L’Europe ne peut pas non plus être absente d’un sujet majeur qui est actuellement la seule menace, la menace du développement du terrorisme en Afrique.

« Nous sommes mieux dotés que quiconque pour cette coopération avec le continent africain. L’Europe dispose de l’ensemble des instruments et notamment d’une politique d’aide au développement considérable (l’Europe fournit la moitié de l’aide au développement du monde). Nous pouvons avoir de vraies synergies, des complémentarités, entre nos missions militaires et nos actions civiles, avec la palette et les outils dont bénéficie l’Union européenne (service diplomatique, service juridique, etc).

La volonté, Me Ashton doit la porter

« Tout cela ne peut se faire que s’il y a une volonté, une énergie, une ambition portée par l’Union européenne. Il appartient à Me Ashton, dont c’est la responsabilité, de faire en sorte d’être porteuse d’une ambition européenne. Une ambition qui n’est pas la somme des ambitions des Etats. L’intérêt collectif européen c’est autre chose, une transcendance. C’est à Me Ashton de porter cette ambition, de mettre autant de fois qu’il le faut autour de la table les Etats et de construire ces capacités communes. On ne fera pas toujours tout à 27 car on ne porte pas tous les mêmes ambitions.

L’Agence européenne de défense critiquée ?

« Le procès fait à l’Agence européenne de défense, que peu de choses se font, c’est un procès qui mérite d’être mesuré à l’aune du budget de l’agence. Le budget, c’est 30 millions d’euros. Comment voulez-vous avec 30 millions être porteur d’une ambition industrielle majeure ? La France, à elle seule, consacre 700 millions d’euros aux études amont et 1,5 milliard d’euros. Comment peut-on lui reprocher de manquer de pragmatisme à une Agence qui a moins de 20 fois notre budget national si on ne lui donne pas les moyens. (…) L’agence aussi est sous l’autorité de Me Ashton. C’est à elle de donner une impulsion. Aux autorités européennes de porter cette ambition… »

Où en est la coopération structurée permanente ?

« Ce sujet n’a pas été abordé. Mais c’est toujours la même question : quelle ambition ? Si c’est pour appartenir à un club, je ne suis pas sûr que cela mène forcément très loin. S’il s’agit d’une coopération structurée permanente qui serait le regroupement de pays qui portent cette ambition d’être une avant-garde ; oui, alors cela a un intérêt.

Et une armée européenne ?

« Il faudrait un pouvoir politique européen…

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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