L’OTAN affiche sa croyance en l’arme nucléaire

(BRUXELLES2) Le rapport qu’a rendu Madeleine Albright, l’ancienne secrétaire d’Etat de Bill Clinton, sur la révision du concept stratégique, recèle des évolutions multiples. Et il mérite d’être lu avec attention. Loin d’être seulement la réaffirmation d’une ambition d’avoir de nouvelles missions, il tente de réaliser – dix ans après la remise à plat de ce concept (en 1999) la recherche d’un nouvel équilibre entre la défense territoriale et les nouvelles missions (bouclier anti-missile, cyberdéfense…), veut donner une part croissante à la défense civile.

Au niveau des capacités de l’Alliance, ce rapport préconise :

  • la définition de nouveaux mécanismes informels de mutualisation des moyens, en particulier pour le transport ;
  • l’augmentation du financement commun de l’OTAN et le renforcement de l’interopérabilité pour les C4ISR ;
  • des approches communes de la logistique ;
  • la poursuite de l’évolution et de la coordination des capacités de « niche » et de la spécialisation des pays ;
  • la recherche de nouvelles possibilités de programmes d’acquisition multinationaux ;
  •  la création d’une agence OTAN / UE des capacités de défense ;
  •  le financement commun des coûts de certains déploiements, et notamment d’un exercice annuel de la NRF ;
  •  une nouvelle revue de la structure de commandement de l’OTAN dans le but de réduire les coûts et d’accroître la flexibilité des forces et leur déployabilité.

L’OTAN doit avoir une approche globale

Les « efforts de l’OTAN pour opérer avec des partenaires civils manquent encore de cohérence ». Cette approche exige « souvent que l’OTAN travaille en partenariat avec d’autres organisations, que ce soit comme chef de file ou dans un rôle de soutien ». La Directive politique globale (CPG) de l’Alliance, de 2006, décrit ainsi l’approche adoptée par l’OTAN en ce qui concerne les conflits : « utilisation complète et cohérente des divers instruments de l’Alliance afin de créer les effets globaux qui permettront d’obtenir le résultat souhaité ». Il est également indiqué dans la CPG que l’OTAN n’a « pas besoin de développer des capacités destinées strictement à des fins civiles » puisqu’elle s’en remet à cet égard à ses partenaires. Bien que théoriquement valide, cette logique ne s’est pas toujours vérifiée dans la pratique. Établir de bonnes relations entre militaires et civils exige beaucoup de travail et d’énergie. Militaires et civils n’ont pas toujours les mêmes méthodes de planification ; ils fixent leurs priorités différemment, rendent des comptes selon des critères différents, recrutent et déploient le personnel différemment, et parlent souvent la même langue en ayant du mal à se comprendre. En fait, l’OTAN ne travaille pas aussi bien qu’elle pourrait – ou, à vrai dire, qu’elle devrait – avec les organisations civiles. Le concept stratégique devra combler cette lacune, tout en encourageant chaque Allié à améliorer l’aptitude de ses militaires à travailler avec des partenaires civils.

Un effort vers le civil

L’OTAN fait des « recommandations » :

1. Se préparer à participer à des missions civilo-militaires intégrées. Prévoir à l’OTAN une petite unité de planification civile chargée d’entretenir des contacts, de partager l’information et d’entreprendre une planification conjointe avec les pays et organisations partenaires.

2. Mémorandums d’entente à jour avec des institutions clés comme l’ONU, l’UE et l’OSCE, avec d’autres organismes nationaux et régionaux, et avec les grandes ONG.

3. Recenser, dans le cadre du processus OTAN de planification de défense, les capacités civiles – OTAN ou non OTAN – qui pourraient être déployées aux côtés des premières forces de combat dans le cadre d’opérations de stabilisation immédiatement après un conflit.

4. Demander à ses États membres de désigner un corps d’experts civils ayant une expérience des opérations complexes, prêts à être déployés rapidement pour certaines missions si le personnel qualifié des pays ou institutions partenaires n’est pas disponible. Ces réservistes civils devraient avoir suivi une formation OTAN qui leur permettrait d’entrer dans une zone au lendemain d’un conflit et de travailler avec les autorités locales et les forces de combat pendant une période limitée afin d’assurer la sécurité et de rétablir d’autres services publics.

5. L’OTAN devrait s’employer de façon systématique à aider ses partenaires potentiels à améliorer leur capacité à endiguer des crises et à y répondre ; les moyens pour y parvenir sont notamment la formation, l’aide matérielle et les évaluations stratégiques pour l’alerte rapide et la prévention.

Une croyance en la politique nucléaire

« Tant qu’il y aura des armes nucléaires, l’OTAN devra maintenir des forces nucléaires sûres et fiables, au niveau minimum requis par l’environnement de sécurité du moment, en partageant largement les responsabilités pour ce qui est de leur déploiement et de leur soutien opérationnel. Tout changement de cette politique, y compris dans l’implantation géographique des déploiements nucléaires en Europe, devra être décidé, comme il en va pour les autres questions d’importance majeure, par l’Alliance tout entière. »

Pour autant, le concept stratégique devrait réaffirmer que « l’OTAN soutient pleinement les efforts visant à prévenir la prolifération des armes nucléaires ». C’est dans cet esprit que l’Alliance a considérablement réduit le nombre et les types de forces nucléaires substratégiques en Europe et qu’elle devrait se montrer favorable à des consultations avec la Russie pour promouvoir une plus grande transparence et procéder à de nouvelles réductions mutuelles.

La défense antimissile : une nouvelle mission

La nécessité de répondre à la menace d’une éventuelle attaque balistique de l’Iran a donné le jour à ce qui est devenu pour l’OTAN une mission militaire essentielle. La décision du président Obama de déployer une défense antimissile suivant une approche adaptative phasée rend possible une couverture plus efficace, plus rapide et plus fiable que les propositions antérieures. En outre, cette décision inscrit pleinement la défense antimissile dans un contexte OTAN, permettant ainsi à tous les Alliés d’y participer et d’être protégés. Pour être vraiment efficace, la défense antimissile doit être une entreprise commune ; c’est pourquoi la coopération au sein de l’Alliance ainsi qu’entre l’OTAN et ses partenaires (en particulier la Russie) est hautement souhaitable.

Ce rapport que j’ai vu décrit souvent comme une réponse à certaines nouvelles menaces est bien plus que çà. Il définit de nouvelles missions pour l’Alliance notamment autour du bouclier anti-missiles, ainsi que des recherches de capacités.

Réaffirmer l’engagement fondamental de l’OTAN : la défense collective

L’engagement fondamental de l’OTAN – inscrit dans l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord – reste inchangé, mais les exigences à satisfaire pour l’honorer se sont transformées. Pour rester crédible, cette obligation de protection mutuelle contre une agression armée doit pouvoir s’appuyer non seulement sur des capacités militaires de base, mais également sur des plans de crise, des exercices ciblés, une bonne préparation des forces et une logistique solide – autant d’éléments qui sont nécessaires pour préserver la confiance des Alliés et réduire au minimum le risque d’une erreur de calcul de la part d’un adversaire potentiel.

Utiliser davantage l’article 4

Vu la nature changeante et la diversité croissante des dangers sécuritaires, les Alliés « devraient utiliser plus régulièrement et de manière plus créative le processus de consultation prévu par l’article 4 ». Ces consultations, qui soulignent que l’Alliance est bien une communauté politique, « peuvent être cruciales pour la prévention et la gestion des crises, et il n’est pas besoin, pour y recourir, d’attendre qu’une menace relevant de l’article 5 soit imminente ». Ces consultations sont « tout particulièrement adaptées à l’examen des menaces non conventionnelles et aux situations qui pourraient nécessiter une réaction d’urgence à l’échelle internationale ». L’article 4 donne en effet « la possibilité de partager l’information, de promouvoir une convergence de vues, d’éviter les mauvaises surprises, et de déblayer le terrain pour une action réussie, que celle-ci soit de nature diplomatique, préventive, corrective ou coercitive ».

Les menaces moins conventionnelles

Pour autant que l’Alliance reste vigilante, « la probabilité d’une attaque militaire directe à ses frontières est faible, du moins pour l’avenir prévisible ». Toutefois, « l’expérience nous a montré qu’à notre époque, l’Alliance pouvait être confrontée à des menaces moins conventionnelles, parfois d’origine lointaine, mais susceptibles cependant de compromettre directement sa sécurité » indique le rapport. C’est le cas, par exemple, des armes de destruction massive, du terrorisme et des atteintes contre la société par des assauts cybernétiques ou la perturbation illicite des lignes d’approvisionnement critiques. Pour parer à ces menaces, qu’elles relèvent ou non d’une attaque au sens de l’article 5, l’Alliance devra « actualiser son approche de la défense de son territoire, tout en renforçant sa capacité à faire la différence dans les opérations militaires et dans les missions de sécurité plus larges au delà de ses frontières ».

Une meilleure entente avec l’UE

L’OTAN devrait chercher à s’entendre avec les dirigeants de l’UE pour convenir d’un système permettant une participation conjointe régulière aux réunions, un renforcement des communications entre les états-majors militaires, et l’intensification de la coordination dans les domaines de la gestion de crise, de l’évaluation des menaces et du partage des moyens.

Les principes directeurs des Opex de l’Alliance

Malgré tous les moyens dont elle dispose, l’OTAN « ne saurait régler à elle seule tous les problèmes de sécurité de la planète ». C’est une organisation régionale, et non mondiale. « Son autorité et ses ressources sont limitées ». Et elle ne souhaite nullement entreprendre des missions que d’autres institutions ou pays sont tout à fait capables de mener avec succès. Le nouveau concept stratégique devra donc fixer « les principes directeurs qui guideront l’Alliance chaque fois qu’elle devra décider où et quand faire intervenir ses moyens hors de ses frontières ».

 Avec la Russie, un ordre de sécurité euroatlantique

« Même si l’Alliance ne représente pas une menace militaire pour la Russie et qu’elle ne considère pas non plus la Russie comme une menace militaire, des doutes persistent des deux côtés quant aux intentions et aux politiques de l’autre. » Dans le droit fil de l’Acte fondateur OTAN-Russie, le nouveau concept stratégique devra « réaffirmer la volonté de l’OTAN de contribuer à l’instauration d’un ordre de sécurité euroatlantique fondé sur la coopération, qui inclue une collaboration avec la Russie en matière de sécurité ». Tenant compte de ce principe, l’OTAN devra mener « une politique d’engagement avec la Russie tout en donnant l’assurance à l’ensemble des Alliés que leur sécurité et leurs intérêts seront défendus ». L’Alliance devra se concentrer « sur les possibilités de collaboration pratique au service des intérêts communs, notamment la non prolifération nucléaire, la maîtrise des armements, la lutte contre le terrorisme, la défense antimissile, la gestion effective des crises, les opérations de paix, la sûreté maritime et la lutte contre le trafic de drogue ».

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).