18 mois après le début de l’opération, Atalanta en mode offensif

(crédit : marine française)

(BRUXELLES2) Les 27 ministres des Affaires étrangères se réunissent aujourd’hui (10 mai) pour faire le point sur l’opération anti-pirates de l’Union européenne EUNAVFOR Atalanta, notamment sa prolongation (1) et ses nouvelles modalités d’actions.

Poussé essentiellement au niveau européen par les Espagnols, le volet « dissuasion » de l’opération Atalanta s’est, au fil des mois, musclé. Et depuis février (2), il est devenu volontairement plus offensif.

Un comportement qui a été décidé et mis en oeuvre de façon coordonnée par toutes les forces multinationales (CTF151 et OTAN) et nationales (USA, Russie…) présentes dans la zone au sein des réunions mensuelles du SHADE (Shared Awareness and Deconfliction) à Dubaï. Coté européen, cette tactique a été consignée dans des « directives militaires » émises par le commandant de l’opération, le Rear Admiral Hudson, à l’instigation des navires européens participant à l’opération. Elle se traduit dans trois axes qu’on peut résumer ainsi.

Premier axe : l’interception des groupes-pirates en pleine mer

Ordre a été donné à certains navires de partir en chasse à l’interception des groupes pirates sans se préoccuper d’éventuelles poursuites en justice. Après le « pouce » du Kenya, et le « feu orange » des Seychelles, la poursuite n’est plus possible que dans l’Etat du pavillon.

Cet abandon a, en contrepartie, un avantage : pouvoir agir plus rapidement et plus simplement. Il n’y a plus de nécessité de rejoindre les côtes pour remettre les suspects à des autorités, après une arrestation. Et il n’est plus nécessaire de prendre des précautions de recueil de preuves et d’audition des pirates, ce qui complète toute action.

L’objectif de neutraliser les groupes pirates peut donc être plus systématique et se déroule sur un modus operandi identique : repérage par les avions de patrouille maritimes, intervention d’un navire de guerre avec survol par hélicoptère, coup de semonce éventuel, et appréhension, désarmement des pirates (s’ils ne l’ont pas déjà fait eux-mêmes), admonestation, destruction du bateau-mère ou des skiffs, remise en liberté desdits suspects à bord d’un des skiffs restants au large des côtes avec suffisamment de vivres et d’essence pour rejoindre la côte somalienne. Par exception, les forces ont dû remettre parfois les pirates sur le bateau-mère car ils étaient trop nombreux. Cette tactique devrait donc être affinée, en gardant un ou deux skiffs au lieu de les détruire systématiquement,
cela permettra d’avoir une « réserve » de bateaux à « prêter » pour le retour (3).

Cette poursuite ne se fait pas au hasard. Les Européens ont repéré plusieurs chenaux dans l’Océan indien qu’utilisent les groupes pirates pour partir à l’assaut. Sur ces axes, travaillent les avions de patrouille maritime, en trois cercles concentriques progressifs : les Merlin III luxembourgeois autour des Seychelles, le Dash 8 suédois ensuite, les P3 Orion au-delà sur tout le bassin somalien (4).

Cette action a un effet sur le moral et les finances des pirates selon les officiers d’Atalanta que j’ai interrogés sur le sujet. Ils y voient plusieurs effets. Premièrement, retirer un certain nombre de groupes de la zone — « nous l’avons constaté, les groupes ne reprennent pas la mer tout de suite ». Deuxièmement, ceux qui y participent perdent leur investissement ; on estime à environ 10.000 £ le coût « all inclusive » de l’action d’un groupe pirates. L’investisseur doit donc remettre au pot. Enfin, cela produit un choc. Auparavant – mis à part un naufrage, « il y avait peu de risque à la piraterie. Désormais ce n’est plus sans risque. Et nous escomptons que ceux qui ont ainsi été pris ne reprennent pas la mer de sitôt. »

Deuxième axe : la désorganisation des bases arrières

Plusieurs navires d’EUNAVFOR ou de l’OTAN passent désormais régulièrement le long des côtes, en tentant d’intercepter les bateaux-mères avant qu’ils ne prennent le large (4). L’effet peut être la surprise. Ainsi, le Johan de Witt, navire néerlandais d’EUNAVFOR appréhende, coup sur coup, deux bateaux-mères près des côtes somaliennes. Il permet aussi d’assurer le maximum de présence pour intimider (lire : Le Johan de Witt capture quelques pirates de plus). Le lendemain, la frégate espagnole, Victoria, intercepte un groupe pirates d’un bateau-mère et deux skiffs à 40 miles des côtes somaliennes, le 25 avril. « Quand ils voient arriver le bateau de guerre, les groupes pirates déménagent », raconte un expert du dossier. En « bloquant » un port pirate, « on n’empêche pas les pirates de passer à l’action, mais on retarde leur action et on la désorganise ». C’est un peu le coup de pied dans la fourmilière.

Troisième axe : la reprise des bateaux piratés

Toutes les actions offensives se sont produit jusqu’ici sous pavillon national, soit par des navires appartenant à l’opération européenne qui reprennent le temps de l’action leur pavillon d’origine ; soit par des navires extérieurs à une opération multinationale (Américains, Russes). Elles ont été rares jusqu’à début avril 2010 et toujours circonscrites à des circonstances particulières ou des nationales précises. En fait, seuls les Français (Carré d’As, Tanit) et les Américains (Maersk Alabama) ont déjà tenté une action commando pour reprendre un navire aux mains des pirates, dans des situations particulières: navires de plaisance pour les Français, navire sous contrat militaire pour les Américains (l’action étant davantage dirigé pour libérer un otage que récupérer le bateau).

Les RHIB du Tromp en acton (crédit : marine néerlandaise)

Coup sur coup, ces dernières semaines, deux actions ont été menées pour reprendre un bateau aux mains des pirates, dans des circonstances différentes : il s’agit là de reprendre un navire marchand déjà aux mains des pirates, avec un équipage nombre. La première action est effectuée, début avril, par la frégate néerlandaise Hr Ms Tromp sur le MV Taipan, un navire allemand (5). Pour aller plus vite, les Néerlandais agissent sous pavillon national. Mais « l’action aurait pu être entreprise sous pavillon européen » assure un spécialiste du dossier. L’équipage est libéré sain et sauf ; les pirates ont été remis à l’Allemagne autorité du pavillon pour être traduits en justice (6). La seconde intervention a lieu le 6 mai menée par la frégate anti-sous-marine russe Marchal Chapochnikov après la capture d’un de leurs navires, le Moscow University, servi par un équipage russe. L’équipage est libéré sain et sauf, un pirate est tué dans l’action et plusieurs autres blessés.

Sans dévoiler tous les aspects tactiques de cette action, celle-ci est cependant soumise à certaines conditions « techniques » : agir vite, dans les premières heures (24 heures, maximum 48 heures) de la capture du bateau par les pirates, et en tout cas, avant que les pirates aient rejoint la côte somalienne. Pour cela, l’alerte précoce d’une attaque pirates soit par l’équipage concerné, soit par un avion de patrouille maritime est essentielle. Et l’équipage du navire marchand doit avoir respecté les consignes, notamment : blocage de certains éléments clés du navire (gouvernail, moteurs…), mise en sécurité de l’équipage dans une salle sécurisée au fond du navire en ayant averti au préalable les forces multinationales (le MSCHOA à Northwood ou l’UKMTO à Dubai). Les commandos largués par hélicoptère peuvent alors intervenir rapidement sans risque de dégâts collatéraux.

Et au bilan…

Il est sans doute trop tôt de dresser un premier bilan. Mais force est de constater ce mode « offensif » commence à donner un certain effet. Depuis le début, les Européens et les autres forces en présence, ont détruit près de 50 groupes pirates. « Ce qui selon les évaluations en présence – en supposant un taux de « capture » de 3 ou 4 – permet d’estimer que nous avons évité une petite dizaine de captures de navires par les pirates » estime un marin d’Atalanta. Depuis début avril, on peut aussi noter qu’une petite dizaine de navires (seulement) ont été capturés par les pirates, ce qui semble représenter un certain ralentissement de la « rentabilité » de la piraterie. On imagine ce que cela aurait été sans l’action des forces de coalition… NB : actuellement les pirates détiennent 18 navires et 393 marins.

Cette action a cependant un revers. Elle étend la zone de « chalandise » des pirates qui n’hésitent plus désormais à aller « pêcher » très loin de leurs zones de prédilection, et en tout cas au-delà de la zone définie pour l’action européenne. Désormais les attaques se rapprochent des côtes indiennes. A plus de 1200 miles des côtes somaliennes, on est effectivement pas loin de l’Inde (environ 500 miles) et tout près des Maldives. Autre évolution les pirates s’en prennent plus systématiquement à des prises « faciles », moins protégées : les bateaux de pêcheurs yéménites, indiens ou thaïlandais. Pas toujours dans l’hypothèse d’une « revente » mais ne serait-ce que pour se ravitailler en haute-mer ou récupérer un navire transformable en « bateau-mère ». Témoin de cette double évolution : l’attaque et la capture le 6 mai dernier d’un navire de pêche taïwanais, le Tai Wuan 227, à 1350 miles ! des côtes somaliennes.

(Nicolas Gros-Verheyde)

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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).