La diplomatie « Rantanplan » de l’UE ne marche pas !


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(BRUXELLES2) La récente « gifle américaine à l’Europe » de Obama, refusant de se rendre à un sommet UE-USA, le discours d’Hillary Clinton qui fait l’impasse sur une partie de l’UE en matière sécurité et de défense, et l’absence de poids et d’unité de l’Europe dans l’intervention humanitaire à Haïti, ces trois évènements récents montrent qu’il y a plus qu’un hiatus aujourd’hui entre l’UE et les Etats-Unis. L’incompréhension semble, en effet, totale des deux cotés de l’Atlantique. Et Washington semble aujourd’hui considérer comme le cadet de ses soucis d’encombrer son esprit à discuter avec un partenaire européen, brouillon et confus.
Ce qui s’apparente, tout de même, à un raté personnel, pour Catherine Ashton. La Haute représentante de l’UE avait rencontré il y a quelques jours Hillary Clinton. Apparemment cela n’a pas été très efficace… Il faut dire que lors de la crise à Haiti, la Haute représentante n’a pas démontré non plus son efficacité.

Haiti: comment l’UE et Ashton ont raté la communication de crise...

Catherine Ashton, pour des raisons diverses, n’a pas su ou voulu prendre la mesure de l’évènement pour imprimer sa marque et surtout montrer que l’Europe était tout entière aux cotés d’Haiti. Alors que ce séisme est une des premières catastrophes naturelles de ces dernières années, avec le Tsunami sur l’Asie du sud, en 2004, on n’a pas senti vraiment l’Union européenne en phase. En paraissant plus préoccupée de sa confirmation par le Parlement européen et de la composition des cabinets, la Commission européenne et Catherine Ashton ont été en-deçà des espérances des Européens. Les actions importantes de l’UE (déblocage de fonds, envoi de personnels, coordination) se sont égarées dans un jargon administratif et perdues dans le brouhaha médiatique. Un
beau loupé ! En fait, même si la mécanique administrative a fonctionné, il n’y avait pas de « pilote » dans l’avion européen. Au-delà de la polémique, il s’agit d’un problème de fond. La diplomatie « tranquille » que prône Catherine Ashton ressemble de plus en plus à une diplomatie « pépère », une diplomatie « Rantanplan » dont l’UE souffre au premier chef. Ce qui n’est pas conforme à la définition du poste du Haut représentant dans le Traité de Lisbonne, qui doit être davantage qu’un simple « administrateur » ou « coordinateur » de la PESC mais un fédérateur, un dynamiseur de l’unanimité.

Haïti n’a même pas eu droit aux drapeaux en berne comme pour le Tsunami

Qu’aurait pu faire de plus la Haute représentante ?

C’est la question qui revient souvent quand on ose une remarque. Mais tout simplement faire de la politique, pourrait-on répondre… Etre là quand il fallait ; là où il fallait. Je ne suis pas de ceux qui critiqueront Catherine Ashton pour ne pas être aller à Haiti. Il y avait de bonnes raisons de ne pas y être (1). En revanche, ne pas être présent à Bruxelles, de façon plus affirmée, est une erreur politique. Certes, un point de presse a été tenu, mais en catimini : un jeudi en milieu d’apres-midi, en prévenant à peine une heure auparavant, alors que tous les journalistes sont partis boucler leurs papiers. Si la Haute représentante voulait faire un geste un peu plus politique, elle pouvait – comme c’est d’ailleurs l’usage en cas de sujet important – « descendre » dans la salle de presse du Berlaymont, à l’habituel point de midi, là où se retrouvent tous les journalistes. 13 étages par ascenceur (cela prend 45 secondes !), elle était assurée d’avoir un maximum d’écoute, pour un minimum d’engagement horaire. En matière de communication de crise, chaque heure compte (2), et l’effet politique des gestes diminue rapidement. Sans tomber dans le voyeurisme et les effets d’annonce sans lendemain, elle pouvait aussi mêler des gestes symboliques et concrets. Quelques exemples…

La symbolique a manqué
1° une journée de deuil dans toutes les représentations de l’UE dans le monde (en abaissant les drapeaux européens), comme le font tout Etat, et demander que symboliquement le drapeau haitien soit hissé le long des hampes du Conseil européen et de la Commission européenne, aurait été un minimum (pour le Tsunami, plusieurs jours de deuils avaient ainsi été proclamés dans de nombreux pays) ;
2° déclencher l’envoi d’un commissaire européen à l’aide humanitaire sur place, immédiatement (3) ou nommer un envoyé spécial de poids (comme le feront les Américains avec Bill Clinton) ;
3° annoncer qu’une cellule de crise se réunira tous les jours pour faire le point au plus haut niveau, etc…

Des gestes concrets ont été retardés
1° faire une synthèse précise des moyens en personnel et sommes débloquées par l’Europe (4) ;
2° ressortir des tiroirs le rapport Barnier et annoncer (ce que Barroso annoncera une semaine plus tard) que sa première tâche sera de mettre en place une coordination plus étroite en matière de secours de catastrophes à l’extérieur de l’Union ;
3° enclencher la 2e phase, c’est-à-dire le relais des Américains dans l’aide d’urgence, la suppléance des moyens de l’ONU. Ce que les Etats feront plus tard, avec la force de sécurisation européenne, pouvait dès les premières heures être enclenchée.

La diplomatie « pépère » de Ashton n’est pas adaptée à la gestion de crise


Si cela avait été fait, aurait-on encore parlé de manque d’Europe, d’erreur de coordination ? … Je ne le pense pas. Cette sortie aurait pu être critiquée, par un ou deux Etats membres ou par quelques grincheux. Ils auraient été minoritaires. Mais pour cela, il fallait oser. Oser faire de la politique. Il fallait rebondir sur l’évènement pour permettre à l’UE d’avancer, comme l’ont fait certains commissaires dans le passé : Emma Bonino (avec la mise en place de l’Office humanitaire), Loyola de Palacio (avec la sécurité maritime au lendemain de l’Erika). Il ne fallait pas se cantonner dans
une « petite » diplomatie routinière. La volonté de Catherine Ashton de faire de la « quiet diplomacy » est une erreur quand elle s’apparente à faire une diplomatie « pépère », avec trois déclarations écrites et un point de presse rapidement expédié. Ce n’est pas adapté au monde d’aujourd’hui. Ce n’est pas comme cela qu’on saura se fera entendre des Grands de ce monde. Pour exister, il faut être visible. Le monde « global » n’est pas un « long fleuve tranquille ». Quant aux cieux, ils le sont encore moins…

(1)
Catherine Ashton avait-elle raison de ne pas être à Haïti ?
(2) Le point de presse a été annoncé moins d’1 heure avant par voie électronique !
(3) Karel de Gucht ira plus tard sur demande de JM Barroso
(4) Ce qui n’a été fait que plus tard

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).