Barroso, l’homme chamallow avec un beau trompe l’œil social

(B2) José-Manuel Barroso finit, cette semaine, un petit tour devant les groupes politiques pour présenter son programme (cela a commencé lundi avec les Conservateurs et continue mardi avec les chrétiens-démocrates (PPE) et les communistes.

Puis viendront les Socialistes (S&D), les Verts et les Libéraux de l’ALDE (mercredi). La conférence des présidents se réunit jeudi pour décider si le vote aura lieu le 16 septembre ou en octobre. Avec en guise d’argumentaire, un document d’une cinquantaine de pages. qui résume les « orientations politiques » pour non pas les cinq ans mais les dix ans à venir. « En fixant les priorités de l’Europe (jusqu’à 2020), nous pourrons mieux définir le travail qui attend la Commission pour les cinq années à venir ».

Le chamallow Barroso

Barroso est ambitieux… et prudent. Il noie le poisson. Pour moi, il ressemble vraiment aux chamallows (marschmallows en anglais), ces bonbons de guimauve, de couleur vive, rose, blanc, vert, à mâcher, qui vous remplissent la bouche, fondent vite, en devenant une espère de patte blanche et ne vous laissant au final qu’une petite impression de sucre, pas désagréable d’ailleurs, mais qui ne vous nourrit pas vraiment…

Cela commence bien, çà finit mal (comme toujours…)

Ce document commence cependant de façon très intéressante. Autant le dire. J’ai été séduit par les premières pages. Si si..

Certains questions stratégiques semblent assez clairement posées : « Voulons-nous diriger, façonner la mondialisation en nous fondant sur nos valeurs ? Ou allons-nous laisser l’initiative à d’autres. » « Une Europe forte (…) ne signifie pas une centralisation accrue des pouvoirs à Bruxelles ». (NB : et effectivement la construction européenne – qui est désormais bien avancée – doit réfléchir précisément à ses rapports avec les Etats membres).

Et certaines phrases font plaisir : « Nous devons mettre la dignité humaine au cœur de nos efforts (…) combler le fossé entre la réalité de l’intégration européenne et les perceptions de la population ». « La priorité à court terme doit être de réussir la sortie de crise, de soutenir la demande et d’enrayer la montée du chômage ». « L’Europe doit être plus politique ». etc.

Suit un petit laïus plus personnel – « L’Europe en laquelle je crois » – , élaboré. On sent un Barroso convaincu, exprimant (sans doute) avec ses réflexions plus personnelles : « Je m’oppose radicalement à cette vision (du) déclin de l’Europe. Je suis convaincu que l’heure de l’Europe a sonné » (1). « Ce n’est qu’en étant unie dans l’action que l’Europe dispose de la masse critique nécessaire ». « Je veux apporter ma pierre à l’édifice en aidant l’Europe à tenir pleinement ses promesses »… On aurait envie d’y croire, d’avoir là un élément moteur.

La dernière phrase sonne cependant en guise d’avertissement : « J’ai toujours préféré, et je préférerai toujours, les réalisations concrètes aux discours creux ».

Peu de propositions concrètes

Et après cela dérape, on retrouve le Barroso tel qu’on l’a connu ces cinq dernières années : imprécis, fuyant, incapable de fixer un cap, d’aligner un programme concret, décisionnel. Ses orientations sont un espèce de fourre-tout, destiné à attraper un peu tous les poissons. Et naturellement de pouvoir former une majorité de parlementaires qui puissent l’approuver.

Fidèle à lui-même, Barroso fait nombre de constats. Son document passe d’ailleurs davantage de place à défendre l’acquis de la Commission actuelle qu’à tracer les lignes de la défense future. Et quand il y a une proposition, elle consiste à des généralités. Très générales. José-Manuel adore analyser, évaluer…

De l’analyse, de l’analyse…

Il va ainsi lancer une « analyse approfondie sur les chaînons manquants du marché intérieur », « rédiger un rapport complet sur les obstacles que rencontrent les citoyens et proposer des solutions pour les éliminer au mieux », Etc… On se demande pourquoi cela n’a pas déjà été fait ! Idem pour sa proposition de « canaliser les différents instruments et stratégies existants (agenda social, stratégie de Lisbonne…), et les modifier si nécessaire, afin de développer l’économie sociale de marché solidaire et durable ». Un peu général.

Du déjà vu…

Il s’engage également à « recenser les compétences qui seront requises à l’avenir et à utiliser les programmes communautaires pour aider les États membres à fournir les qualifications et compétences nécessaires ». Etc… C’est un peu faible. Et surtout une impression de déjà vu…

Une absence de souffle

Au final, on a l’impression que José-Manuel Barroso a tenté, péniblement de répondre aux défis actuels : changements climatiques, crise économique… sans se poser les questions des défis futurs (un peu de prospective n’aurait pas fait de mal) ni répondre à quelques questions « clivantes » (peu de lignes par exemple sur l’élargissement et les frontières de l’Europe).

Une inspiration néolibérale toujours très présente

Soutenir la demande mais sans effort budgétaire

« La priorité est de continuer à soutenir la demande et d’enrayer le chômage » Avec « mise en œuvre résolue du plan européen pour la relance économique, maintien des taux d’intérêt à un faible niveau et recours aux règles européennes d’aides d’État ». C’est tout ! Mais la nécessité de « corriger les déficits excessifs avec détermination et diligence » est fermement rappelé. Autrement dit, pas de possibilité de dérapage budgétaire pour la relance. Et rien sur la façon de concilier le nécessaire respect du pacte de stabilité avec la relance économique. le coté « intelligent » du pacte n’est pas mis en valeur.

Une obsession les charges administratives

José-Manuel Barroso propose également une nouvelle stratégie pour la politique industrielle. On se réjouit. Et on attend. Rien… La seule proposition consiste à « supprimer les charges administratives inutiles et garantir la sécurité juridique dont les entreprises ont besoin pour investir à long terme. ». C’est d’ailleurs son obsession. Plus loin on trouve son engagement à réduire la charge administrative d’ici 2012 de 25%.

L’intérêt général aux abonnés absents

Il faut développer un « secteur de services moderne ». « Le développement global du secteur des services sociaux et des services de santé devra être stimulé, par exemple en créant un cadre de qualité pour les services publics et sociaux, ce qui témoignera de leur importance dans le modèle social européen ». Tous les mots sont là. Mais pas dans le bon ordre. Et il y a un absent de taille. On remarquera que pas une fois le mot « intérêt général » n’est prononcé pour ces services qui sont vraiment au cœur de l’intérêt général. Ensuite, il ne mentionne pas un « cadre » européen. Mais un cadre (autrement dit il peut être national). Enfin il ne s’agit que de la « qualité ». Ça ne va pas très loin. En revanche, plus loin, on trouve « la Commission proposera un nouveau cadre pour les partenariats public-privé en vue de faciliter la mise en comun de différentes sources de financement pour maximiser les investissements dans les années à venir »…

Des travailleurs disciplinés

Le plus savoureux est quand même quand il parle des droits sociaux. Il y a un vibrant appel à les défendre, à ne pas accepter de régression, à défendre le droit de grève. Sans rien de précis. Mais quand il s’agit de collaborer avec les partenaires sociaux, l’appel est plus concret.
« Nous devrions renoncer au modèle fondé sur des relations industrielles conflictuelles, qui est dépassé, au profit d’une approche plus globale sur le lieu de travail, fondée sur l’engagement des travailleurs et la qualité du travail ». Autrement dit : cessez de geindre, de faire la grève, de réclamer, bossez et rengagez-vous. Du pur maître des forges du XIXe siècle !

Des retraites pour les retraités..

La crise a « démontré l’interdépendance des différents piliers des régimes de retraite. (…) Elle a aussi mis en évidence que les fonds de pension étaient un élément important du système financier ». C’est tout ! Si « il faut veiller à ce que les retraites remplissent leur fonction et accordent un soutien maximal aux retraités actuels et à venir ». Ce serait dommage si on disait le contraire – 🙂

La préoccupation sociale : un leurre !

Au final. Un fait est certain. La préoccupation sociale qui semble omniprésente est un leurre. Certes l’objectif « Combattre le chômage et renforcer la cohésion sociale » figure ainsi en deuxième position de ses priorités, avec la relance de la croissance économique (en premier), une Europe durable, la sécurité des Européens, la citoyenneté et la participation dans l’UE. (NB : Les mauvaises langues diraient : une priorité par groupe politique, ce qui n’est pas vraiment faux !) … Mais malgré les mots, l’Europe sociale reste le parent pauvre de la politique européenne.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).