« Journal de Kaboul » par G. De Larouzière-Montlosier



(BRUXELLES2) C’est le récit d’un Saint-Cyrien, chef d’opérations du 1er régiment de tirailleurs (héritier des régiments d’Afrique dont il gardé le croissant qui orne leur képi bleu ciel), qui commande le BatFra – le bataillon français – déployé principalement autour de l’aéroport de Kaboul, de septembre 2003 à janvier 2004. Son récit est prudent, comme le veut la tradition d’un militaire toujours actif — il est actuellement professeur à l’Ecole de guerre après avoir servi à l’Etat-major de l’Otan à Naples davantage emprunt de souvenirs  personnels. Ce livre ne dévoile pas de grands secrets et ne dérive pas non plus sur un pamphlet politique. Ce qui est agréable. Par petites touches, il campe la découverte d’un pays aride difficile, où la relation avec la population n’est pas toujours aisée, de ce qui est devenu le quotidien de milliers de soldats Français en opération extérieure. Non sans humour ou ironie… Un livre intéressant, attachant, même si on reste parfois un peu sur sa faim par rapport à la complexité du pays, et de la mission, que l’on devine.

Complexité afghane. Certes la situation qu’il a connue – en 2003 – est différente de l’actuelle « nous étions alors environ 500 Français, il y en désormais plus de 3000). Mais on ne peut s’empêcher de faire des rapprochements et d’en tirer des leçons pour aujourd’hui. Notamment sur la complexité de ce pays qui le rend attachant, peu à peu, à l’auteur et donc au lecteur ; « complexité inextricable : géographique, historique, politique, ethnique, linguistique, religieuse« . Les missions se succèdent : sécurisation, patrouille, démonstration de force, consultation médicale, recherche de caches d’armes, et accueil de personnalités en tout genre…
Avec visite à la clé.

Et circuits « touristiques » pour amateurs de sensations fortes. On sent l’ironie percer face à ces visites qui se succèdent (hauts gradés français ou de l’OTAN, responsables politiques journaliste et même écrivains). Les militaires ont donc prévu et balisé des itinéraires… « Deux généraux, demain. Pour le premier, le matin, le circuit touristique A, avec présentation de soldats vivants et armés qui effectuent une patrouille dans un véritable quartier de Kaboul. Pour le second, le parcours culturel B Bis : trois haltes pour les prises de photos et la possibilité de discuter avec le pilote du VBL. Le rafraîchissement en fin de visite est offert ».

Des questionnements très actuels. Tout prudemment, l’auteur se pose certaines questions – qui mériteraient d’être publiquement débattues : « Mais n’aurions-nous pas tendance à dicter aux Afghans la marche à suivre ? N’est-ce pas à eux de dire ce qu’ils veulent devenir ? Peut-être leurs objectifs ne sont-ils pas exactement les nôtres ».  Puis viennent certains constats : « Notre présence ne saurait réduire les trafics de tous ordres qui traversent Kaboul. Armes, drogue, explosifs, terroristes circulent. Arabes et Pakistanais viennent reprendre du service en ces liens où jadis s’étendait leur influence. Des indices laissent présager des temps plus troublés. (…) Si le gouvernment ne se montre pas capable de venir à bout des seigneurs de la guerre au comportement féodal, les conditions d’une quelconque stabilité seront-elles réunies ? La situation actuelle, si elle perdure, devrait favoriser le retour des taliabsn. Dans beaucoup de villages, ils ont encore bonne presse. Ils imposaient l’ordre, un ordre il est vrai inacceptable au regard de nos critères occidentaux. » Et une dernière interrogation, au lendemain de Noël et à l’approche du départ, qui reste très actuelle : « Nous ne sommes que de passage, nous ne pouvons prétendre changer ce monde auquel nous sommes trop étrangers. Ces mois passés ici nous ont-ils révélé un peu de ce pays et de ses habitants ? Et dans quelle mesure nos actions sont-elles réussies ? Une mesure dérisoire, je le crains. L’heure approche où il faudra en convenir de tout orgueil. »

• (Editions Bleu Autour, G. De Larouzière-Montlosier, 202 pages, 15 €, mai 2009)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).