La mission en Afghanistan « épuise » les armées européennes

(B2) « Overstretch » c’est le mot préféré du responsable diplomatique ou militaire européen actuellement, quand on lui demande s’il est possible de s’engager sur une mission de paix. Logique… Tous les Etats européens, peu ou prou, ont mis l’Afghanistan en tête de leurs priorités d’opérations extérieures de leurs forces armées pour 2009, n’hésitant pas à limiter par ailleurs leurs engagements (voir les renforts). C’est au Royaume-Uni, pays le plus engagé depuis le début dans la guerre d’Irak puis d’Afghanistan, que la situation est aujourd’hui la plus critique. Le Royaume ne peut actuellement plus faire face à l’épuisement de ses soldats et des matériels et ne veut/peut pas s’engager sur d’autres opérations extérieures (sauf pour sa marine ou pour des engagements très limités en hommes). La rotation accélérée génère des mécontentements internes si forts que plusieurs officiers ont rompu la loi du silence et dit tout haut ce qui se murmure dans les rangs. Même la presse populaire s’en mêle, signe d’une inquiétude au plus haut niveau de la hiérarchie. Dans nombre d’Etats européens, si la situation n’est pas au même point, le résultat est identique. Crise budgétaire oblige, la Pologne, l’Italie, la Roumanie… notamment ont décidé de concentrer leurs efforts sur l’Afghanistan et sont obligés soit de se désengager d’autres terrains, soit de limiter leur engagement. Et cela est inquiétant…

Le risque : une sujétion politique, militaire, industrielle aux Etats-Unis…

Je ne m’étendrais pas sur la stratégie suivie en Afghanistan par les Américains et l’OTAN. Même si d’excellents analystes m’assurent que c’est une excellente stratégie, et la « seule », je persiste à penser que c’est une erreur… (une erreur qui risque de nous coûter cher dans l’avenir). Je voudrais me concentrer sur le risque que présente cette stratégie pour les armées européennes, et leur implication dans diverses autres missions de paix (interposition, stabilisation…). On peut se demander si la stratégie « d’assèchement » des capacités européennes n’a pas aussi d’autres conséquences. Les Américains sont en passe d’emmener les Européens dans une course à l’engagement comme ils avaient mené les Russes, dans les années 1980, dans une course aux armements. Dans ce cas, l’objectif était clair : conduire les Russes à changer leur politique de défense et leur politique tout court. Dans la situation actuelle, même si ce n’est pas l’objectif, les effets conduisent à une situation similaire. Car l’engagement renforcé en Afghanistan entraîne pour les Européens cinq conséquences bien précises à mon sens.

Certaines peuvent être considérées comme positives : 1° les obliger à une réforme drastique des armées (2 millions d’hommes disponibles et seulement quelques dizaines de milliers projetés à l’étranger) ; 2° les conduire à prendre en charge une partie de leur sécurité (sur le continent européen). D’autres sont plus négatives — 3° les englober dans la politique (et la stratégie) américaine dans le monde ; 4° limiter leurs ambitions et leur capacité d’agir de manière « autonome » dans des actions de maintien de la paix ou de stabilisation ailleurs dans le monde ; 5° les inciter à renouveler, de façon accélérée, l’équipement de leur armée, ce qui revient – de fait – à privilégier les équipements immédiatement disponibles sur le marché et de préférence compatibles avec ceux utilisés par les Alliés en Irak. Donc plutôt les équipements américains. Ceux-ci sont, en effet, en position de force pour deux raisons : a) les USA étant la force « dominante » en Afghanistan, il est plus logique de s’équiper des mêmes matériels ou au moins de matériels standardisées. b) les
matériels américains sont souvent les seuls à proposer un matériel opérationnel (certains matériels « européens » étant actuellement à l’état de projet, par exemple pour l’avion tactique le futur A400M contre le projet de Lockheed C130J).

Dans tous les cas, il y a inflexion nette de la politique de sécurité européenne par l’effet d’une intervention extérieure. Ce risque d’atteinte à notre autonomie européenne me paraît bien plus
grave et immédiat que celui, évoqué par certains responsables politiques français respectables (Royal, Bayrou, Juppé, De Villepin), du danger de perte d’indépendance par la réintégration par la France des commandements de l’OTAN (article à suivre).

 (NGV)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).