Giles Merritt : Le nouveau Traité laisse « beaucoup de flou artistique »

(paru dans Ouest-France 1er décembre)
Giles Merritt est un des meilleurs connaisseurs du pouvoir européen. Britannique, ancien correspondant du Financial Times, il est aujourd’hui secrétaire général
des Amis de l’Europe (Friends of Europe), un des thinks tanks (cercles de recherche) les plus en vue à Bruxelles.

Le traité de Lisbonne crée un poste permanent, de président pour le Conseil européen, confié pour 2 ans et demi au Premier Ministre Belge, Herman Van Rompuy.
Comment voyez-vous son rôle ?

Il sera plutôt un chairman qu’un Président – au sens français du terme -, un conciliateur plutôt qu’une star. Il aura pour rôle d’être l’architecte du consensus, de l’Europe qui parle d’une seule voix. Ce qui manque aujourd’hui. Il y a beaucoup de sujets où les Européens ont un avis divergent : l’environnement, la réglementation des marchés financiers, la fiscalité, l’Euro… De ce point de vue, Herman Van Rompuy est l’homme de la situation. Il a du caractère et une expérience assez étonnante en Belgique. Il a du « pain dans les planches ».

La présidence des Conseils de ministres continue de tourner ?

Oui. Le traité de Lisbonne a prévu que la présidence des réunions de chefs de gouvernement et d’État soit permanente. Mais, sauf pour les Affaires étrangères, la présidence des conseils de ministres continue de changer tous les six mois. Ainsi, après la Suède aujourd’hui, l’Espagne prend la présidence en janvier. Ensuite ce sera la Belgique, au deuxième
semestre 2010. Ce sera alors, je pense, le vrai test du Traité de Lisbonne. Comment la présidence permanente va travailler avec les présidences tournantes ? Les Belges pourront avoir une
idée très européenne pour résoudre la question.

Autre personnage important, le Haut représentant aux affaires étrangères, confié à une Britannique, Catherine Ashton. Une révolution ?

Non. Je ne crois pas qu’il faille espérer de grand changement rapidement. Le premier travail, et le plus difficile, de Catherine Ashton sera de mettre en place, le service européen d’action extérieure. Ce que j’appelle plutôt le « service diplomatique européen », c’est plus compréhensible. C’est important, qu’à Londres et Paris, Foreign Office comme Quai d’Orsay, participent de plein cœur au nouveau service, envoient leurs meilleurs éléments à Bruxelles. S’ils ne s’impliquent, c’est mort par avance. La Commission européenne n’a pas l’expertise nécessaire pour mettre en place de véritables ambassades.

Avec le Traité de Lisbonne, les Parlements nationaux auront aussi leur mot à dire. Qu’en pensez-vous ?

Je vois çà un peu avec un œil britannique (sourire). Quand je vois Westminster (la Chambre des communes), et les députés britanniques qui ne savent rien de ce qui se passe à Bruxelles, je suis plutôt sceptique sur ce rôle des Parlements nationaux. Il y a encore beaucoup de travail à faire pour que les Parlements nationaux jouent, vraiment, un rôle important.

Où sera alors le vrai pouvoir ?

C’est une très bonne question. Vous savez, comme souvent au niveau européen, il y a un certain flou artistique. Dans mon esprit, c’est positif. On est loin du « Bruxelles impose », dénoncé par certains. Ce flou artistique permet de laisser une place à la discussion, à la négociation, pour permettre aux différents interlocuteurs d’être écoutés. Ce n’est pas la démocratie directe. C’est une forme de sensibilité politique qui équilibre le système de décisions. Ce que les Américains appellent check et balance (limitation des pouvoirs).

N’est-ce pas un peu anti-démocratique ?

Non. C’est une forme de démocratie. Ce n’est peut-être pas tout à fait le modèle républicain français ou fédéral allemand. C’est un modèle sui generis. La recherche d’un consensus n’est pas forcément anti-démocratique. Au contraire…

Propos recueillis par Nicolas GROS-VERHEYDE

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).