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Pour une Europe de la défense plus intégrée (Teodor Melescanu)

(B2) Pour inaugurer notre série sur les visions européennes de la défense, nous avons choisi de demander à un nouvel adhérent de l’Union de définir sa conception de la politique de défense. Le ministre roumain de la Défense a bien voulu se prêter à l’exercice…

Comment la Roumanie conçoit une défense européenne ?

Nous sommes très attachés à une politique commune de défense. Même si nous sommes fraîchement associés de l’UE, nous voulons, nous devons investir dans cette voie. Notre première attention va à l’Agence européenne de défense: nous voulons adhérer le plus vite au Code européen de conduite dans le domaine des acquisitions militaires, ensuite, nous impliquer – y compris avec une participation directe financière – dans les différents projets de recherche de l’Agence.

Sur quels projets, en particulier ?

L’avion sans pilote est sans doute le projet qui nous intéresse le plus. Mais d’autres, comme le soldat du futur, sont aussi intéressants. Par la participation à ce genre de projets, nous pouvons, d’un coté, exprimer notre solidarité à la création d’une base solide pour la politique européenne de défense et, en même temps, donner un ballon d’oxygène à notre industrie nationale qui a besoin à la fois de se développer et de nouer des contacts avec ses homologues européens.

Pourquoi consacrer de l’argent à la Défense, la Roumanie n’a-t-elle pas des besoins plus urgents ?

Les dépenses pour les infrastructures, non seulement routières mais aussi pour la santé, l’éducation, le développement rural, sont effectivement prioritaires sur tout. Mais, pour moi, les dépenses d’armement ne sont pas inutiles. Au contraire, c’est un excellent moyen de stimuler la demande, d’encourager l’industrie nationale, de créer une base pour un développement technologique avec des conséquences économiques positives. Nous avons ainsi réussi à préserver régulièrement une part de 2% de notre PIB aux dépenses militaires. Ce n’est peut-être pas suffisant. Mais cela nous permet de remplir au moins nos deux tâches prioritaires : moderniser notre armée, assurer la participation aux opérations de l’UE ou de l’Otan.

Plus précisément sur le renforcement de l’Etat major, de l’Agence européenne défense, quelle est votre position ?

La Roumanie appuie résolument une politique plus intégrée : un commandant unique au niveau européen, un budget triannuel pour l’Agence européenne de la Défense. Mais nous ne voulons pas forcer certains États membres ni imposer une certaine approche. Il faut aussi conserver une coopération étroite avec l’Otan, c’est essentiel. Pour nous, cependant, l’avantage de l’UE est de ne pas offrir que des moyens militaires mais de pouvoir combiner ces moyens avec des moyens non militaires. Cette combinaison est essentielle.

Si à la faveur du nouveau Traité de Lisbonne se dessine une coopération renforcée, vous en serez ?

Assurément, l’avenir est dans une intégration plus grande.

La Roumanie est actuellement engagée dans plusieurs opérations de l’UE, c’est important pour votre pays ?

Nous sommes présents en Bosnie et avons effectivement annoncé la participation de 120 hommes à l’opération européenne au Tchad dans le bataillon français. Ce dernier engagement est symbolique à deux titres. C’est le premier que nous faisons en tant que membre à part entière de l’UE. C’est aussi une indication très claire que la Roumanie, comme les autres pays membres, ne sont pas insensibles au continent africain…

…Vous fournirez aussi des moyens aéroportés ?

Il faut en effet une certaine capacité stratégique. Pour les avions, cela paraît difficile. Nous sommes déjà engagés avec un C-130 Hercules dans l’ISAF (Afghanistan). Mais en matière d’hélicoptères, nous n’oublions pas que nous sommes fabricants, sous licence, du « meilleur hélicoptère du monde »!, le Puma. Alors… nous allons étudier très sérieusement cette nécessité…

Le terrain africain, ce n’est pas votre terre de prédilection pourtant ?

Ce n’est sans doute pas notre zone la plus proche. Mais détrompez-vous, c’est un terrain qui ne nous est pas totalement inconnu. il ne faut pas oublier que la coopération roumaine a été très active, sous le régime communiste, dans ce continent. Et le souvenir qu’elle a laissé dans plusieurs domaines (éducation, énergie, pétrole, lignes haute tension…), est plutôt bon.

La Roumanie occupe une position géopolitique particulière, sur quels les risques estimez-vous que l’Europe devrait prêter davantage attention ?

Pour nous, l’Europe doit d’abord se concentrer sur les conflits gelés à ses frontières — le Kosovo, évidemment, mais aussi la Transnistrie, l’Ossétie et toute la région du Caucase… Ensuite il faut davantage s’impliquer au Moyen-Orient, en Irak. Enfin, plus globalement, il faut assurer la lutte contre le terrorisme.

(Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde)

Melescanu en quelques mots

Membre du Parti national libéral (centre-droit), Teodor Melescanu est né en 1941 à Brad, et diplômé de droit de Bucarest (1964), et des Sciences économiques et sociales de l’université de Genève (1968). Il a occupé de 1966 à 1990 diverses fonctions diplomatiques au Ministère roumain des affaires étrangères. Sous-secrétaire d’Etat en août 1990 puis Ministre des affaires extérieures de 1992 à 1996 dans le gouvernement de Nicolae Vacaroiu, il est élu au Sénat en 1996, où il préside la commission des Affaires étrangères (1996 – 2000). Il est Ministre de la défense du gouvernement de Calin Popescu-Tariceanu depuis le 5 avril 2007.

Article publié le 23 novembre dans Europolitique

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).