Le monde selon Rodrigo Leão

(B2) Une riche idée qu’a eu le Portugal de choisir Rodrigo Leão, sans doute le plus talentueux musicien moderne portugais du moment, pour inaugurer sa présidence de l’Union européenne. Lors d’un concert privé donné cet été, la patrie de Vasco de Gama et de Fernando Pessoa — qui préside aux destinées de l’Europe durant ce second semestre 2007 —, avait en effet invité le compositeur lisboète dans sa ville natale, en bordure du Tage, à donner le meilleur de son dernier opus, « O Mundo », devant un parterre de journalistes européens.

Connu surtout dans le monde hispanophone ou lusophone, Rodrigo Leão mérite, en effet, d’être découvert sous toutes les latitudes. Né à Lisbonne, en 1964, il contribue à créer en 1982 le groupe Sétima Legião. Mais c’est surtout sous l’étiquette du groupe Madredeus, fondé en 1985 en compagnie de Pedro Ayres Magalhães, qu’il acquiert sa notoriété au-delà des frontières. En modernisant le fado, Madredeus en répand ses mélopées enveloppantes à la portée de tous. Mais, à la moitié des années 1990, Rodrigo Leão décide de vivre d’autres aventures musicales, plus personnelles. « Après Madradeus, j’avais envie d’un temps de repos. On avait beaucoup tourné, donné des concerts dans toute l’Europe. Et j’avais envie d’autre chose, de reprendre le chemin du studio, de remettre les sons à leur place. » nous confie-t-il. La raison est à la fois professionnelle et personnelle. Le musicien a aujourd’hui trois enfants — Antonio, Rosa et Sofia, la dernière qui a presque 20 mois – à qui il voulait consacrer davantage de temps et à qui sont d’ailleurs dédiées sa dernière compilation. Pour notre plus grand bonheur !

En solo, Rodrigo Leão abandonne, un peu, l’ambiance pop qui enveloppe Madredeus, lui donne son cachet mais lui confère une certaine lourdeur également, pour revenir à des sons plus contemporains, en les mêlant avec d’influences plus classiques. De son inspiration, on retrouve ainsi bien sûr l’art ancestral du fado, qui donne la profondeur et la mélancolie, mais aussi une palette d’inspirations musicales, beaucoup plus large : des airs gypsies d’Espagne – comme dans « Noche » – ou d’Europe centrale – comme dans « Rua da Atalaia » où un petit soupçon de Kusturica plane – à la bossa brésilienne, en passant par des mélopées plus religieuses et la chanson française. « La fête », sur un air de musette, et le plus nostalgique « Solitude » — «  il faut tuer la solitude en toi » — respirent ainsi à pleins poumons les paroles et la stature d’Edith Piaf.

L’artiste confirme bien volontiers ces influences multiples : « le Brésil, la France, la Méditerranée. Je ne cherche pas telle ou telle influence, c’est plutôt une voie très intuitive de la musique qui me guide ». Il n’hésite pas ainsi à collaborer avec Beth Gibbons, la chanteuse de Portishead, dans « Lonely Carousel », morceau qui figure dans la bande originale du film « l’Annulaire » de Diane Bertrand. L’ensemble musical, qu’il a formé, est à la portée de cette volonté de mixage entre moderne et ancien, un bijou. Il regroupe, de façon étonnamment harmonieuse, les classiques cordes — violon et violoncelle —, le populaire du bastringue accordéon et les plu s modernes guitare basse et piano synthétiseur, où officie le compositeur.  Mais l’essentiel pour Leão reste la voix qui occupe une place clé. Il n’y a qu’à écouter ce « Carpe Diem », en latin, repris des profondeurs traditionnelles des cantiques, ou « Ave mundi », encore plus surprenant, où tels des anges, les voix psalmodient, s’emmêlent pour finir par monter aux cieux. Ou encore ce « Rosa », tout chuchoté de tendresse paternelle. Ce sont ces voix auxquelles se relaient, divinement, Ana Vieira et Angela Silva, essentiellement, qui donnent toute la mesure de la finesse musicale de Rodrigo Leão, qui tissent sa trame musicale et portent, finalement, l’émotion. Pures, profondes, chaleureuses, elles donnent, tour à tour, cet air de tristesse heureuse, comme un amour à chérir, si propre à cette « folk » moderne portugaise, riche de multiples inspirations européennes, bien douce pour l’été, voluptueuse pour l’hiver.

(NGV)

Crédit photos : NGV – “Lisbonne” juillet 2007 – (texte publié pour le site de Rfi Musique)

Discographie : Ave Mundi Luminar (1993), Mysterium (1995), Theatrum (1996), Alma Mater (2000), Pasión (2000), Cinema (2003), « O Mundo 1993 – 2006 » (Sony BMG Music Portugal)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).