Europe 2017 – Et si l’avenir démographique n’était pas gris mais rose

(cet article s’inscrit dans une série d’articles destiné à publication dans Europolitique autour de l’Europe en 2017)

A regarder les courbes des jeunes et des seniors se croiser, l’une plongeant doucement, l’autre grimpant vers les sommets, jusqu’à atteindre la proportion de deux actifs pour un senior (en 2044), l’avenir ne paraît pas radieux. Pourtant, le “scénario unique” d’un vieillissement dramatique, sclérosant petit à petit l’économie européenne, doit être relativisé.  Deux phénomènes pourraient, en effet, émerger dans certains Etats membres : l’un jouant en faveur d’un retour de la natalité, et, donc de la croissance; l’autre jouant en sens inverse, avec le poids croissant des personnes âgées et dépendantes, sauf à ce que leur « solvabilisation » n’en fasse un marché « émergent ».

Le retour de la natalité existe-t-il ?

Le scénario communément admis d’un déficit inexorable de la natalité est statique. Partant du taux de natalité actuel, le modèle employé conduit à un taux de 1,6 enfant par femme dans l’Europe des Vingt-cinq d’ici 2030. C’est sans tenir compte d’autres évolutions possibles, comme le soulignent certains démographes. La fertilité est une « question ouverte », pour Wolfgang Lutz, directeur de l’Institut viennois de démographie, qui explique que la baisse de la natalité est, en partie, due à un report des naissances chez les femmes. « Ce “tempo” de la fertilité a un impact significatif et peut être vu comme une variable notable ». Selon l’ONU, après une baisse dans les années 2000-2010, le taux remonterait pour atteindre 1,85 en moyenne. Des pays comme la France, l’Irlande et la Suède ont déjà dépassé ce seuil, avec un taux proche du renouvellement des générations, à 2,1.

Ce retour de la natalité mérite d’être étudié car ces trois pays n’ont, a priori, rien en commun : ni le fond philosophique, ni la tradition familiale et sexuelle, ni la politique socio-économique ou de migrations, ni le niveau économique. Le démographe Jean-Claude Chesnais distingue « trois Europe(s) de la fécondité » : l’« Atlantique » (France, Royaume-Uni, Benelux, pays nordiques) avec des indicateurs conjoncturels de fécondité proche du remplacement des générations (1,6 à 1,9) ; la Germanique (Allemagne, Autriche, Suisse) avec 1,3 à 1,4 enfants en moyenne par femme ; enfin la « Périphérique » du Sud et de l’Est avec 1,1 à 1,2 enfants par femme. Un découpage qui correspond « précisément à l’effort public déployé en faveur des jeunes parents : là où les dépenses sociales consacrées à l’enfance sont de l’ordre de 1 % du PIB voire moins (Italie, Espagne, Etats Baltes, Russie), la fécondité est la plus basse du monde ; inversement, là où elles dépassent 4 % du PIB, la fécondité se trouve dans la première catégorie ». La solution serait-elle aussi simple ?

L’efficacité des politiques continues
Pour être efficace, complète François Héran, directeur de l’Institut français d’études démographiques (INED), une politique familiale doit être « continue (les couples n’ont plus confiance si les mesures durent quelques années), universelle (ne pas viser seulement les couches de la population les plus pauvres), lisible (l’éventail des mesures doit rester cohérent) et faire l’objet d’évaluations régulières (tâche difficile…) ». Outre les incitations financières de la politique familiale, les leviers d’une natalité plus active seraient alors la mise à disposition libre de certains biens publics, comme l’école dès l’âge de trois ans, la scolarité à journée complète ou un urbanisme adapté aux enfants. A cette liste, qui pourrait constituer l’embryon d’une politique familiale de l’UE, on pourrait y ajouter la conciliation des vies professionnelle et familiale (congé parental, aménagement du temps de travail, etc.). Trois obstacles majeurs réduisent la fécondité : « les obstacles à l’émancipation des jeunes » (accès à un logement autonome, système de garde), le chômage et la précarité et « la rigidité des structures familiales qui limitent les capacités d’action des femmes. Croire qu’elles doivent être mariées pour avoir des enfants et doivent rester à la maison pour les élever sont les deux piliers d’une vision familialiste très ancrée dans les pays de basse fécondité ».

Une jeunesse à employer
Si la natalité repartait, les questions d’emploi – comment trouver du travail pour tout le monde -, et de la formation – où trouver des moyens – (re)deviendraient centrales avec des interrogations sur les types d’emploi et de formation à promouvoir, sur l’opportunité d’incitations plus « contraignantes », etc. Mais, la mondialisation va obliger l’Union à élargir son champ de réflexion. Le développement des secteurs « high tech », présenté comme une partie de la solution, va se heurte, en effet, à l’existence dans les pays émergents (Chine, Inde…) d’une main d’œuvre formée aux meilleures écoles, capable de prendre le relais, voire de supplanter, les cadres supérieurs européens. Par ailleurs les réservoirs d’emplois, non délocalisables, se situent davantage dans les services aux personnes ou à l’environnement, qui ne nécessitent pas tous d’avoir une formation supérieure N+5 ou N+8, mais davantage une approche psychologique ou technique.

Le risque dépendance
Quelles que soient les hypothèses, un phénomène s’avère inéluctable: l’extension de  la population en situation de dépendante en raison de l’augmentation de la durée de vie (80-90 ans). Or, les structures d’accueil médico-sociales ne sont adaptées ni quantitativement ni qualitativement à des personnes qui auront toute leur « tête » et leur « corps » mais auront besoin d’un environnement adapté (résidences, etc.). Le problème sera d’autant plus aigu que dans les années 2030-2050 que les générations concernées auront moins de moyens financiers, avec la baisse des retraites, que celles des années 2010-2020. Restera aussi à se pencher sur les questions, essentiellement de finances publiques, que posera l’exode attendu d’une forte minorité de retraités d’origine nordique (Allemagne, Royaume-Uni, pays scandinaves) vers le Sud (Espagne, Italie, et peut-être Roumanie et Bulgarie) de l’Union.

(NGV)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).