La nouvelle scène belge – Éclosion d’une génération pop-rock

Davantage connue pour sa contribution à la chanson francophone, de Jacques Brel à Arno, la Belgique est en train de donner naissance à une nouvelle génération pop-rock qui séduit bien au-delà des frontières du plat pays.

(Article publié sur Rfi Musique) Yel, Girls in Hawaii, Starving, Vincent Venet, Sharko. Ils sont originaires de Liège, de Huy, de Bruxelles, de la partie francophone de la Belgique. Et sont en train de passer les frontières.

Pourquoi ce succès ? Un mélange de talent, certes, mais aussi un tissu artistique et commercial. Des salles bien équipées qui jouent le rôle de tête chercheuse et de relais auprès du public. Des labels indépendants, comme Bang, qui font un travail sur le moyen terme. Et la mayonnaise prend. D’abord à l’échelle nationale. Depuis un an, les soirées Sacrés Belges, qui rassemblent uniquement des artistes du cru, parfois inconnus du grand public, jouent à guichets fermés. Et ce mouvement déborde aujourd’hui du pays : Sharko en Angleterre, Girls In Hawaii au Japon, Yel en France, Jeronimo – qui a fait la première partie d’Indochine pendant toute la tournée du groupe français – au Canada.

La relève belge est donc là, « avec des albums qui ont une nette valeur qualitative, une recherche du son, du texte« , selon Christophe Waetens, cofondateur du label Bang. « Il y a un son, un détachement, la recherche d’une originalité. Entre un Ghinzu et un Jeronimo, qui arrivent à ingurgiter le post-rock et la chanson française (l’un chantant en anglais, l’autre en français, NDR), il n’y a pas grand chose en commun. » Responsable de Wallonie Bruxelles Musique, la structure publique de soutien à l’export, Patrick Printz confirme : « On assiste effectivement à un renouveau et une explosion d’un certain nombre de groupes, y compris au niveau international. Ce qui n’était pas le cas des dernières années. Le groupe de Marc Huyghens, Venus, a été le déclencheur de cette vague. Il y a eu ensuite Sharko, et l’explosion Girls In Hawaii dernièrement. Et, dans la foulée, Ghinzu, Sold Out, Starving, Showstar, qui passent maintenant sur les ondes françaises. » Sans compter Vincent Venet et Karin Clercq qui perpétuent une tradition davantage tournée vers la chanson. Derrière, de nouveaux noms commencent à sortir de l’ombre : Miele, Hollywood Porn Stars, Chloé, Arolde, Arker.

Complexe permanent

« On part d’une situation difficile« , assure cependant Patrick Printz. « En Belgique, il y a peu de lieux de musiques actuelles. Les réseaux de salles basés sur les centres culturels font très peu pour le rock. Alors les artistes se débrouillent. Il y a un nombre assez impressionnant de festivals au km2. » Le Dour Festival s’est monté autour de cette ambition : « révéler des talents et offrir de la diversité« , comme le résume son fondateur, Carlo di Antonio. Les festivals tels que les Francofolies à Spa, le Rockwerchter, le Pukkelpop, ont dédié un espace aux jeunes talents. La scène « découvertes » du Printemps de Bourges a aussi contribué à en révéler certains. Venus, Daniel Hélin, Jeronimo, par exemple, y ont été programmés. Ce sera le tour de Sold Out cette année. Des parcours d’artistes avec concours à la clé – la Boutik rock, le Parcours chanté, la Biennale de la chanson française – sont organisés. « Le secteur s’est actuellement développé de façon positive, et sort d’un complexe permanent ; il vit dans une réalité tangible qui voit l’émergence d’artistes, de nouveaux labels« , renchérit Paul Henri Wouters, directeur du centre culturel Le Botanique. Il semble loin le temps où Jeronimo chantait : « Ma tête est un aquarium rempli de disques magnifiques, mais le problème, mon problème est que je joue toujours avec mon éternel petit groupe qui jamais ne sera grand. »

Le statut de l’artiste est encore balbutiant (les premiers textes datent de juillet 2003) et il y a peu d’aides à la production (les premières arriveront en 2005). Résultat : « Les artistes savent qu’ils doivent compter sur leurs propres forces« , explique Patrick Printz. « Ce n’est que depuis peu que des groupes comme Girls in Hawaii ou un Jeronimo peuvent se consacrer entièrement à la musique« , poursuit-il. Quant aux majors, ces maisons de disques réputées toutes-puissantes, elles rechignent à ajouter de nouvelles têtes à leur catalogue. Le marché trop étroit ne permet pas de faire assez de chiffre ! Comme partout, elles n’ont pas hésité à se délester de certains artistes à qui elles ont rendu leurs contrats. Zita Swoon ou Novastar en ont fait récemment les frais.

Pays test

Pourtant, en raison de la taille modeste du pays, « les coûts de production sont assez bas et les budgets promo ne sont pas astronomiques, le ticket d’entrée sur le marché reste donc raisonnable« , explique Patrick Printz. Partagée entre ses deux communautés, flamande au Nord et française au Sud, la Belgique est ouverte à tous les vents « et à tous les courants musicaux« , continue le responsable de Wallonie Bruxelles Musique. « De tous temps, la Belgique, Bruxelles en particulier, a été considérée comme un pays test, où se rencontrent deux cultures européennes, l’une plus anglo-saxonne, l’autre plus latine, sans oublier les communautés étrangères (italienne, turque, marocaine.) très présentes. » Et puis, un jour ou l’autre, tout le monde se croise, dans les studios, dans les salles, au Botanique bien souvent, dans les cafés. Des liens personnels se nouent. Et les casquettes deviennent multiples. Un musicien joue dans plusieurs groupes, tel tourneur est également producteur. N’ayant que peu de moyens, les artistes jouent la carte de la débrouille. Comme le raconte le chanteur Daniel Hélin : « Il n’y a pas de logique en musique. Comme dans toute création artistique. C’est plus une histoire de rencontres, pas automatiquement personnelles, mais d’évènements. »

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).