Faut-il donner une chance à la Turquie ?

(B2) Le débat sur la Turquie tenu hier au Parlement européen transcende tous les clivages. Les mêmes arguments sont employés pour justifier des conclusions différentes. Chacun invoque les mânes de l’Europe. Et certains politiques, diamétralement opposés, affichent la même opinion.

Give turkey a chance

« Give turkey a chance » Cela pourrait être le titre d’une chanson. C’est le leitmotiv de Camiel Eurlings, chargé du rapport sur l’adhésion de la Turquie qui était en débat hier au Parlement européen. Ce jeune député néerlandais, jusqu’alors totalement inconnu, en est convaincu. « J’ai été plus de deux semaines en Turquie et très impressionné des réformes. Ces dernières années, il y a plus de progrès que ces quarante dernières années ! »

Encore beaucoup de problèmes sur les droits de l’Homme

Certes il reste « convaincu que davantage de réformes doivent être entreprises et mises en œuvre » notamment sur les droits de l’homme. « Il y a beaucoup trop de torture encore en Turquie. Je propose un service inopiné d’enquête qui puisse intervenir dans les services de police. Il reste des problèmes des droits des femmes également [comme] sur les libertés religieuses. La Constitution date encore de l’époque militaire ; elle doit encore être réformée. Il faut rouvrir les frontières avec l’Arménie et prévoir de nouvelles modalités de coopération, pour cicatriser les blessures du passé. Enfin il reste la question de Chypre et de sa réunification ».

Démarrer les négociations… sous condition

Malgré tout, Eurlings estime que les négociations doivent s’ouvrir « démarrer », comme le recommandait la Commission européenne en octobre, « sans retard indu », en mettant sur la table « trois conditions : modifier certaines lois, exercer une surveillance de la commission, dire que si les négociations débutent, la poursuite des négociations dépendra de la poursuite des réformes ». Un constat qui semble drainer une large majorité de députés dans son sillage mais pas un enthousiasme unanime.

Un hémicycle divisé

Si la gauche soutient son rapport, dans une large majorité, la droite, tant du coté du parti populaire européen que des libéraux et démocrates, est plus divisée, traversée par un clivage presque « atlantiste » note un habitué des travées parlementaires. D’un coté les Anglais, les Italiens et la plupart des nouveaux Etats membres farouchement pour l’adhésion turque ; de l’autre, les Allemands, Français, Autrichiens, Hongrois, beaucoup plus sceptiques.

Des lignes de partage parfois personnelles

Mais les lignes de partage restent parfois confuses. Entre ceux qui souhaitent une adhésion sans discussion, sous conditions, voulant ouvrir un partenariat privilégié, toutes les nuances trouvent à s’exprimer, transcendant les clivages politiques et un autre débat sensible, celui sur la Constitution. Prudents d’ailleurs, la plupart des groupes politiques ont décidé de ne se positionner officiellement qu’aujourd’hui, le vote final du rapport ne devant intervenir que mercredi, la veille de l’ouverture du sommet des chefs d’État et de gouvernement, à Bruxelles, qui devrait entériner l’ouverture des négociations d’adhésion.

Un pays qui évolue à une vitesse révolutionnaire

Pour le ministre néerlandais des Affaires étrangères, Atzo Nicolai, qui exerce la présidence du Conseil de l’UE au nom des Pays-Bas, « la Turquie change à une vitesse révolutionnaire ». Une évolution qui n’est pas contestée même parmi les plus critiques… « Nous reconnaissons les évolutions mais nous allons négocier avec un pays qui viole régulièrement les droits humains, un gouvernement qui ne reconnait même pas Chypre, ce qui n’est pas logique ». De plus, commente Hans Gert Pöttering, auteur de la position du PPE sur la question. Il ajoute un fait intangible : le pays a « une importance, une taille notable, que jamais nous n’avons absorbé dans l’Union européenne ».

En jeu : l’ouverture des négociations d’adhésion

« Ce qui est en jeu aujourd’hui c’est l’ouverture des négociations », — rappelle la coordinatrice du groupe socialiste pour les affaires étrangères, l’Italienne Pasqualina Napoletano —. C’est évident, la négociation elle-même sera longue. La Turquie devra changer, l’Union européenne elle même évoluera. Parler de partenariat privilégié c’est donner un signe négatif ». Certains hommes politiques, diamétralement opposés sur l’échiquier politique, affichent la même opinion. « Il ne faut pas laisser la Turquie au fondamentalisme islamique » renchérit son compatriote, de Forza Italia, Antonio Tajani.

Ne pas créer une voie spéciale

Pour le Polonais Bronislaw Geremek (libéral et démocrate). « Il est important de ne pas créer une voie spéciale qui serait une voie de garage. » Pour autant l’ancien leader de Solidarnosc n’oublie pas deux préalables « la reconnaissance de Chypre et le débat sur le génocide arménien. Ce serait dans l’esprit européen ».

Savoir ce qu’on veut pour l’Europe

Un esprit qu’invoque justement l’UDF, Marielle de Sarnez, qui appartient au même groupe. Mais avec une conclusion opposée. « Nous sommes dans une mécanique d’élargissement qui ne s’arrête pas, où on ne prend pas le temps de réfléchir à l’avenir du projet européen, simple zone de libre échange ou Union politique qui pèse ? » Une dialectique que partage le frère ennemi de l’UMP. « la Turquie est un faux débat — nous confie Jacques Toubon (UMP/PPE) — le vrai débat c’est de savoir ce que nous voulons pour l’Europe. »

Une Europe qui a confiance ou se replie sur elle-même

Une question au cœur de la discussion pour Emma Bonino, membre également du groupe libéral et démocrate qui est en grande majorité pour l’élargissement. « Soit nous avons une Europe qui a confiance en elle-même, capable de relever les défis, les rapports avec le monde islamique, l’immigration, une Europe qui s’élargit non par légèreté mais en pleine conscience, une Europe pour laquelle il vaut le coup de croire. Soit on va vers une Europe qui se referme sur elle même. »

Le respect des promesses

Adeline Hazan, du PS français, le reconnait, « C’est un débat extrêmement important, très clivé. Je suis personnellement pour l’ouverture des négociations, pour l’adhésion. Car je pense à la fois pour des raisons géostratégiques, il est plus important de l’avoir à l’intérieur qu’à extérieur. Ce sont des promesses faites en 1960, même si le contexte a changé, elles nous engagent tous. C’est une façon de tirer la Turquie vers le haut, les droits de l’homme et le développement économique. Tout ne se fera pas du jour au lendemain, le temps de s’y préparer. »

(Nicolas Gros-Verheyde, à Strasbourg)

Version longue d’un article publié dans Ouest-France

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).