Nuits botanique 2004 : de sacrés belges

Le centre culturel de la Communauté française de Belgique (1) était hier plein à ras bord. « Sold out » comme on dit à Bruxelles, pour une nouvelle soirée « Sacrés belges ».

(B2) Près de 3000 personnes dans les allées du Botanique. Dans les quatre salles – l’Orangerie, la Rotonde, le Musée et les Serres dans le jardin – les dernières irruptions musicales de quelque 20 groupes de Wallonie et Bruxelles tressent le nouveau paysage sonore des années à venir. Sans autre tête d’affiche que celles du pays des vallons et des plaines, c’est un véritable bonheur. Le billet à 10 euros pour toute la soirée n’est pas pour rien dans ce succès. Mais la qualité de la nouvelle scène belge n’est plus à dénier. Emmenés par Girls in Hawaï, Sharko, Jeronimo et Ghinzu, dont le succès se conforte de jour en jour, de nombreux groupes trouvent ainsi leur propre voie. Avec une qualité : une réussite n’éclipse pas l’autre mais au contraire la renforce. Et un regret : la plupart ont choisi l’anglais pour s’exprimer, perdant au passage la richesse d’une langue.

Electro, pop, rock, chanson, il n’y a pas vraiment un style qui puisse caractériser cette nouvelle génération située entre 20 et 30 ans. Sinon une certaine ironie qui marque souvent les textes, l’utilisation des samplers, et, surtout, le goût de se montrer en public, sans tromperie, mais avec tambour et trompettes. « je crois beaucoup à ce retour des prestations scéniques, la scène retrouve sa place prépondérante et çà c’est bien » explique Jeronimo. Après une tournée qui l’a fait côtoyer Indochine, Cali ou Tarmack, Jerôme Mardaga, de son vrai nom, qui était encore il y a deux ans un parfait inconnu, draine sur son nom un intérêt qui n’est plus seulement celui de la découverte mais d’une véritable troupe de fans. Même les agents de sécurité se laissent aller à reprendre à tue-tête son tube « Ma femme me trompe ». Lui ne s’est pas laissé grisé ni endormir par ses premières victoires. Au contraire. La rythmique sonne encore plus rock qu’à ces débuts. La guitare et la basse, emmenée brillamment par Sacha Symon, claquent sous la serre. L’actualité est présente parfois. Dans sa reprise, désormais habituelle, du I’m afraid of Americans de Bowie qui donne en français « J’ai peur des Américains« , il intercale ainsi un « Putain c’est vach’ment bien d’être européen » de Arno, repris en chœur par la foule. Jeronimo peut alors livrer les premières pépites d’un futur album, qui devrait sortir à l’automne : « Il faut que çà brille », « pour partir », un instrumental, et surtout « tous les gens que tu aimes doivent mourir un jour ». La nouvelle veine belge ? Jeronimo y croit. « Effectivement on peut le dire. Mais il ne faut pas se leurrer. Ce sont des groupes qui existent depuis longtemps. Le travail de l’ombre finit simplement par être payant ».

Exemple type de ce propos, Cloé du Trèfle. Désormais seule sur scène — elle a, en effet, délaissé son groupe Clovers Cloé —, cette jeune femme d’une vingtaine d’années aimante l’attention. Même les curieux qui poussaient une tête dans la salle, juste pour écouter, restent. Subjugués. Tour à tour au clavier ou à la guitare, accompagnée de temps à autre par un violoniste, elle pourrait paraître au premier coup d’oeil un peu gauche, mal assurée. Erreur ! Dès que la voix se fait entendre, que les premières notes se sont envolées, Cloé prend l’assurance et délivre le plaisir d’un moment, des petits morceaux, tendres, de la vie. « Avant que la folie m’emporte« ,  « Rencontre du Xe type » « Drôle de scénario« … elle enchaîne l’attirance irrationnelle, l’amour, le fiascos, les scénarios qui tournent bien ou au fiasco. Une sorte de Delerm au féminin. « Je n’aime pas être casée dans un tiroir — explique-t-elle —. Mais s’il fallait me définir, je dirais que je suis une jeune demoiselle qui raconte des histoires et emboîte des mélodies. Mes chansons parlent beaucoup de rencontres, de petits sentiments par rapport aux choses de la vie quotidienne. » Ses influences musicales sont, comme elle l’avoue, « très variées : j’écoute aussi bien du classique (Prokoviev, Chopin), de vieux trucs de jazz comme Nina Simone ou Aretha Franklin ou des chanteuses dans la veine allemande comme Lali Puna ». Aidée d’un sampler et d’une vidéo, elle a délaissé l’anglais de ses débuts pour s’exprimer en français. Une réussite même si ce n’était pas toujours évident pour elle. « C’était un défi en effet de raconter les choses autrement — explique Cloé —. Le français est plus difficile, il faut que les paroles ne soient pas trop terre à terre, que ca soit trop kitsch, trouver un juste milieu ».

Pour finir la soirée, un passage chez Pink satellite s’impose. Olivier Désir et Cédric de Bruyn ont décidé en effet de s’adjoindre devant leurs machines quelques musiciens en chair et en os. Cuivres, guitare et bongos fusionnent ainsi avec les morceaux instrumentaux des deux compères, originaires de Huy (près de Liège). Résultat, l’ambiance s’est diversifiée. On s’éloigne des atmosphères très lounge pour s’approcher de rythmes plus épicés, pop-rock ou bossa.

Nicolas Gros-Verheyde – A Bruxelles pour Rfi Musique

(1) La Communauté française est une des composantes officielles de l’Etat belge, en charge de l’enseignement et de la culture, aux cotés des régions (Wallonie, Bruxelles, Flandre) plus spécifiquement chargées des questions économiques. Il existe deux autres communautés (flamande, germanique) correspondant aux autres groupes linguistiques.

Discographie :

  • Jeronimo « Un monde sans moi » (Capitol/EMI) 2003
  • Cloé du trèfle « Sapristi » (Black Coffee / Distrisound) 2004
  • Pink Satellite « electrolidays in levitation » (Bang/Wagram) 2001 et « e-closer » 2003

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).