La lutte contre la corruption à l’Est : le cadet des soucis européens ?

(Archives B2) Dans les nouveaux Etats membres, la corruption gangrène toutes les relations du quotidien au sommet de l’Etat.

Une pratique au quotidien

Dans l’est de l’Europe, la corruption procède davantage de l’art de vivre que d’une pratique répréhensible. Depuis le médecin qui exerce en « privé » jusqu’à l’inspecteur du permis de conduire qui délivre le sésame pour quelques billets de cent euros, en passant par les permis de construire et les amendes routières, le « coupe-file » est monnaie courante dans les pays de l’Est de l’Europe. Une pratique qui remonte bien avant l’élargissement, à l’ère du communisme et qui n’a pas vraiment régressé. Le faible niveau du salaire moyen d’un policier, d’un juge, d’un médecin — entre 300 et 500 euros —n’est pas pour rien dans cet état d’esprit.

Un exemple qui vient de haut

Les anciens agents des services secrets et autres polices politiques se sont aisément reconvertis dans ces activités. Passés maîtres dans l’art de monter un dossier plus ou moins bidon, mêlant vraies et fausses factures, avec l’aide de notaires et d’avocats véreux, d’obtenir en un temps record toutes les pièces nécessaires, ils guettent, avec professionnalisme, les subventions européennes. Les hommes politiques ne sont pas en reste.

Le président de la République lituanien, Rolandas Paksas, a ainsi été destitué début avril, par son Parlement pour violation de la Constitution ; il aurait bénéficié durant sa campagne électorale d’un appui « logistique », sous forme notamment de prêt d’avion par la société Avia Baltika, du russe Iouri Borisov. Et, en Pologne, l’ancien Premier ministre, Leszek Miller, est mêlé à une histoire trouble. Le directeur du quotidien populaire polonais, Gazeta Wyborcza, l’ancien dissident Adam Michnik, raconte avoir été approché par le producteur de cinéma Lew Rywin, co-producteur de la Liste de Schindler et président de la société mère de Canal Plus Polska, lui réclamant, au nom du Premier ministre, un pot de vin de 17,5 millions de dollars, pour changer la loi et permettre au groupe de presse écrite d’acquérir une télévision privée.

Des pays vulnérables

Selon un sondage réalisé auprès d’hommes d’affaires par Transparency international, l’organisation non gouvernementale de lutte contre la corruption, seuls trois pays (Chypre, Estonie, Slovénie) affichent un niveau suffisant de lutte contre la corruption ; quatre autres (Pologne, Lettonie, Slovaquie, Pologne) sont au niveau de la Colombie ou de la Jamaïque.

Une mafia au grand jour

En Lituanie, la mafia russe ne se cache pas vraiment. Il suffit d’observer ! Ses Mercedes ou Bmw noires défilent à tombereau ouvert dans les villes et ses hommes de main en costume de soie paradent. Vilnius, la capitale, n’est en effet située qu’à quelques km de la frontière russe. Et l’enclave de Kalilingrad, le port russe situé à quelques 150 km de l’autre coté, aiguise toutes les convoitises.

Un mot tabou

Face aux mafias en tout genre, et aux appareils d’état encore faibles, l’Union européenne paraît encore peu armée. La législation communautaire est peu abondante. Une courte décision cadre et une vague communication, datant de 2003, en tout et pour tout. Certes, l’Office européen anti fraude (OLAF), mis en place il y a quatre ans, monte lentement en puissance. Mais celui-ci ne peut intervenir que si des ressources communautaires (subventions, Tva, …) sont en jeu. Quant à Europol et Eurojust, les deux instruments de coopération mis en place par les Etats, l’un policier, l’autre judiciaire, en sont encore aux balbutiements du début. L’urgence de la lutte contre le terrorisme semble bien avoir relégué la lutte contre la corruption, plus obscure, au rang de cadet des soucis européens.

Nicolas Gros-Verheyde (à Bruxelles)
article publié dans Ouest-France, mai 2004

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).