Kadhafi, 15 ans après… à Bruxelles

Depuis quinze ans qu’il n’avait pas posé le pied hors d’Afrique, le dirigeant libyen était hier en visite officielle à Bruxelles, reçu en grande pompe par son « frère » Romano Prodi, le président de la Commission européenne

La conférence de presse du "guide de la révolution" avec Romano Prodi, le président de la Commission européenne (crédit : CE)
La conférence de presse du « guide de la révolution » avec Romano Prodi, le président de la Commission européenne (crédit : CE)

(Archives B2) La dernière fois que Mouammar Kadhafi était en Europe, c’était en 1989 au sommet des non-Alignés à Belgrade, capitale de la Yougoslavie. Autant dire, il y a un siècle. Et cependant… Le dirigeant libyen est toujours là.

Certes, l’homme est un rien fatigué, le visage est ridé. Mais la flamme « révolutionnaire » vit toujours. Est-ce l’agréable escorte féminine qui l’entoure ? En tout cas, dans leur treillis bleu et noir, chatoyant, coiffées d’une casquette du même acabit, avec cravate noir et ceinturon, ses quatre Amazones ont belle allure. Chargés de suivre pas à pas leur idole, de la passerelle de l’avion blanc et noir à la Mercedes blanche rallongée jusqu’au podium de la conférence de presse, où leur treillis se confond avec le drapeau européen à douze étoiles, leur présence tient cependant davantage du decorum que de la sécurité.

Quand un quidam réussira à s’approcher à quelques centimètres du Colonel, pour lui tendre une lettre, la preuve sera faite. Qu’importe, le dirigeant libyen, magistral, rayonne. Les opposants ont été tenus à distance. En lieu et place, une centaine de partisans, rassemblés (et payés ?) pour l’occasion, ont célébré, aux rythmes de tambours, le « fondateur de l’Union africaine ». Et si l’ancien soutien des mouvements de libération du monde entier, comme il le revendique toujours, s’est assagi quelque peu, il peut encore adresser quelques remontrances au monde. Au terme d’un long soliloque, qui tint lieu de conférence de presse, on a pu s’en rendre compte.

Après avoir chaleureusement remercié son « frère » Romano Prodi, le président de la Commission européenne qui l’a accueilli personnellement à la passerelle de l’avion, il a lancé un appel à tous les pays « de la Chine à l’Amérique » pour qu’ils détruisent toutes les armes de destruction massive. « La Libye est devenu un exemple à suivre » a-t-il ajouté, non sans ironie, avant de proposer de faire de la Méditerranée une zone démilitarisée. Affirmant l’engagement de son pays dans la paix — « ceux qui souhaitent la paix pourront compter sur nous » —, Kadhafi a ensuite lancé un avertissement à peine déguisé. « J’espère ne pas être contraint de revenir en arrière à l’époque des bombardements et des ceintures d’explosifs sur les corps des hommes, des arrestations à domicile comme on l’observe aujourd’hui en Irak et en Palestine ».

Pas dupe du soudain intérêt international pour son pays, il entend faire des richesses de son pays — « la Libye a les plus grosses réserves de gaz et pétrole », son nouvel axiome. « L’Europe a besoin de ces importations, nous avons besoin des entreprises européennes et américaines ». D’ailleurs dès aujourd’hui, dans la tente de bédouins dressée dans le parc royal du château de Val Duchesse, où il aura passé la nuit, les industriels et entreprises belges se presseront en délégation.

Nicolas Gros-Verheyde – Paru dans France-Soir, avril 2004

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).