Odieu, Jeff Bodart, Vive La Fête

Les amours noires d’Odieu

Inclassable artiste. Comme il le proclame lui-même “Où me mettre dans les rayons Electro. Rock. Chanson. Classique”. Depuis ses débuts en 1982, Didier Kengen (alias Odieu) collectionne les superlatifs. Mais sur les ondes des radios, Odieu n’est pas vraiment matraqué. Il est vrai qu’entre 0’34 et 6’21, ses compositions ne sont pas vraiment dans le calibre courant. Et dans les bacs des disquaires, il aura fallu attendre cinq ans pour avoir ce nouvel album dans les mains. L’outrance punk a été délaissée pour une électro-acoutisque, enregistrée « à la maison », avec l’aide d’amis comme Joseph Racaille (Alain Bashung) aux arrangements, DJ Deenasty aux scratchs et la pâte de Jean-Marie Aerts (TC Matic, Arno) à la production. Mais les textes sont toujours aussi ciselés. De vrais petits bijoux à la pointe de l’irrévérence. L’oreille prend plaisir à contourner toutes les rondeurs de la langue et s’égarer dans des doubles sens. L’érotisme est bien entendu présent. Comme ce “laisse-moi perdre au fond de toi” (Aquarium ) ou ce “plus personne qui mouille, plus personne qui bande” (Rien à cirer). Pourtant il serait hâtif de classer “Amours noires” dans l’art uniquement copulatoire. Dans cet album, Odieu revisite toutes les variantes du sentiment amoureux en lambeaux : la solitude (Belle soirée), la déception (Cœur Brûlé), l’exclusion (Paulo), la vieillesse (Hélène), ou la certitude de l’impossible (J’attends) qui clôture cet opus sur un constat simple, somme toute universel, “Mon palpitant qui cogne me dit : tu déraisonnes”. Pas tout à fait d’ailleurs le dernier morceau. Car Odieu n’a pu s’empêcher de rajouter, en “bonus track”, un “gloire à ma banque”, en forme de comptine de rue, aussi corrosif que bref. (“Amours noires”, Odieu, Franc’Amour / Sowarex)

T’es rien ou t’es quelqu’un” de Jeff Bodart

Ce quatrième album témoignerait-il d’une certaine tranquillité retrouvée ? “Je ne l’espère pas, ce n’est pas pour moi” réplique Jeff Bodart, rieur, lui qui, sur scène, ne peut rester en place plus de 2 minutes 30 et adore monter aux mâts des chapiteaux. Mais « je n’aime pas faire deux albums qui se ressemblent ». L’orchestration est, donc, plus douce, plus jazzie, sans doute plus homogène également. Aux cotés de ses deux vieux complices Pierre (Julio) Gillet et Olivier Bodson, le petit gars Jeff s’est en effet impliqué pleinement. « J’ai retroussé mes manches. J’ai fait la guitare, l’harmonica, le clavier et même les chœurs… Avant j’avais des chœurs longs comme le Danube. Maintenant les chœurs…c’est moi”. Pour autant arriver à cette harmonie n’a pas été facile. « J’avais 40 titres dans les cartons, dont 20 étaient mixés, prêts à être gravés. Il a fallu dégraisser. C’est un mot que je n’aime pas, trop utilisé par les entreprises, pour jeter des gens. Mais il faut éviter les répétitions, pour ne pas lasser, avoir un fil rouge et s’y tenir ». Et effectivement quand on regarde les textes de cet album, on cerne une trame commune, autour de la reconstruction de l’être humain : “Tu m’aimeras quand je ne t’aimerai plus”, “Apprendre à tout laisser”, “Etre ou ne pas être”, “Ma vie est une balançoire” sans oublier “t’es rien ou t’es quelqu’un”, le titre éponyme de l’album, écrite par Pierre Delanoë. « Il avait cette chanson dans ses tiroirs. Il m’a dit, tel un grand couturier, je vais te la retailler, tu vas voir elle t’ira sur mesure ». Un fidèle, Rudy Léonet, par ailleurs directeur musical sur Radio 21, est venu aussi prêter main forte pour « Boire, boire, boire », une libre adaptation du groupe punk allemand Trio et un clin d’œil également, à l’album “Boire” de son compère Miossec, pour lequel il écrit quelques textes (et vice-versa). Enfin comment ne pas citer « Canadair », qui sort en single cet automne, morceau empreint de poésie et, apparemment, fort d’actualité cet été en Europe. « « La tête encore pleine de cigales j’ai déchiré l’azur enfin et plongé en héros postal vers l’inconnu vers le lointain ». (chez PiAS)

“Nuit blanche” Vive la fête

Quatrième album également pour ce groupe flamand qui, une fois n’est pas coutume, ne chante pas, en anglais – comme la plupart de ses corelégionaires – mais en français. C’est que Mommens, ancien bassiste de Deus, et Els Pynoo, une bombe blonde, adorent les égéries des années 60 Brigitte Bardot et Jane Birkin ainsi que les deux faiseurs de mots Jacques Dutronc et Serge Gainsbourg. N’attendez pas une recherche musicale intense. Le fonds sonore de ce groupe kitch-pop, comme il se définit volontiers, se décline assez simplement, autour d’un beat électronique, plus proche des soirées nocturnes et autres techno parties, renforcé en concert par un band bien emmené et souvent délirant. « Vive la fête » c’est en effet avant tout une petite voix acidulée, perchée dans les aigus, style Lio années 1980. Une voix qui vous torture l’âme et qui part en vrille et vous donne le tournis. Des textes simples, dépouillés, réduits parfois à une ou deux phrases parfois, et d’autant plus provocants — « Mr le président. Où est mon argent ? »,, « Maquillage. Je n’aime pas » …etc — qui dégagent tantôt une envie de fête, de rêve, ou de révolte. Des qualités qui ont d’ailleurs séduit le couturier Karl Lagerfeld qui a confié à Vive la Fête le soin de mettre en son la collection automne hiver de Chanel. (chez Lowlands)

Nicolas Gros-Verheyde (à Bruxelles) pour Rfi Musique

 

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).