Salif Keita et Malick Psow au 14e Couleur Café

(Chapô) Couleur café, le festival world music de Bruxelles, n’a jamais mieux mérité son nom que cette année. Un soleil de plomb, une petite poussière digne des meilleures pistes. Et une programmation éclectique qui rassemble une bonne part des valeurs sûres africaines, jamaïcaines ou françaises : Manu Dibango, Jimmy Cliff, Yuri Benventura, Zebda entre autres. Focus sur deux talents : le malien Salif Keïta et le sénégalais Malick Pathé Sow.

Qu’il paraît loin le temps, où Angélique Kidjo, Papa Memba et Zap Mama rassemblaient aux Halles de Schaerbeek — une scène engagée de Bruxelles — quelques milliers de spectateurs. Aujourd’hui, ce sont plus de 60 000 personnes qui peuvent laisser gambader leurs oreilles et sur les quatre estrades de Couleur café… Et tous leurs sens dans les allées. Car, sur ce site industriel et douanier de Tour & Taxis, qui vit passer les marchandises du monde entier, la convivialité reste de règle. La papille gustative peut se régaler dans une « Rue du bien manger » composée d’excellentes spécialités du Liban ou d’Afghanistan, du Togo ou du Burkina. L’œil peut s’éparpiller au « Cool art café » sur les nombreuses œuvres d’arts accrochées —photographies géantes, sculptures, peintures… —, ou contempler la construction d’un bâtiment « écologique » en briques de terre réalisée par une jeune architecte, Sophie Bronchart.

Quant à la pensée, elle trouve un terrain d’expression sur les stands des ONGs présentes (Sos Faim, le mouvement pour l’égalité des droits, Amnesty international…). Mais la soif de découvrir toutes les musiques qui font ce monde reste toujours vibrante et constitue l’élément central de ce rassemblement festif. Entre l’ode traditionnel du griot africain et les rythmes électro reggae de Mad Professor, tous les genres étaient représentées pour cette quatorzième édition et rassemblaient un public attentionné. Avec une mention spéciale cette année, pour la scène hip-hop africaine — le trio d’Afrique du sud « Godessa », les « Nigga Nation » de Côte d’Ivoire ou les tanzaniens de « Xplastaz »  — et la Barcelona Sona — voyant se succéder des rythmes latino de Wagner Pa, des endiablants « Dusminguet » ou plus gitanisants Ojos de Brujo, trois groupes qui représentent avec Manu Chao et Macaco ce nouveau courant « Mestizo » constitué autour du club Jamboree de Barcelone.

Notre attention a été concentrée sur deux talents : Salif Keïta, qui a bien voulu sortir de son habituelle discrétion en nous accordant de longues minutes, n’est plus à présenter ; celui du Sénégalais, vivant en Belgique, Malick Psow, sans doute moins connu, n’en est pas moins prometteur.

A tout seigneur, tout honneur

Quand Salif Keïta, tout de violet vêtu, apparaît sur scène, il n’y a point besoin de longue entrée en matière. La musique immédiatement. Le chant ensuite s’élève. La veille au Danemark, le lendemain à Dijon, le prince mandingue paraît à son aise sur les planches. Les trois lignes d’instruments — Salif et ses danseuses au premier rang, guitares électriques et clavier au milieu, batterie et percus traditionnelles en arrière, s’enchaînent et s’entremêlent telles des vagues successives. Elles reflètent bien la réalité musicale du Malien : mêler le traditionnel au moderne, allier la mélodie au rythme. Un archéologue des sons pourrait y déceler tout ce que la tradition orale africaine a su inspirer aux musiques actuelles : le reggae, le rock, voire la techno.

Tour à tour lente ou rythmée, incantatoire ou expressive, la mélopée déploie peu à peu son effet. Les visages s’animent. Les sourires montent aux lèvres. Le parquet tressaute au rythme des pieds qui se délient. Le public est ravi. « Tant mieux » nous confiera-t-il, quelques instants après. « Nous sommes là pour inciter les gens à faire la fête, leur apporter du bonheur. Il y a tellement de gravité dans la vie de tous les jours – la maladie, les guerres… – que je préfère parler de l’amour, entre un homme et femme, entre parents, entre cousins. » Des contes optimistes, en quelque sorte, tirés en grande partie de son dernier album « Moffou ». Un « 100 % acoustique » qui symbolique aussi le retour de l’exilé permanent au pays. « je peux apporter davantage là-bas qu’en Europe qui compte tellement de gens qui ont de l’expérience ». Et puis « ma mère se faisait vieille, il fallait que je rentre. Depuis 1978, en fait, je suis à l’aventure ». Le pouvoir politique aussi a changé. « Je crois à l’équipe au pouvoir actuellement. D’abord ce sont des amis et ensuite ils ont de l’expérience ».

Sur scène, Salif Keita est plutôt avare de mots. Le premier « merci » ne tombera ainsi qu’au dernier quart du spectacle. Il préfère les mains pour dialoguer avec son public, l’encourage à applaudir ses musiciens, à redoubler de vigueur dans la danse ou l’invite à se recueillir les mains jointes. Le griot de Djoliba délaisse parfois le micro pour laisser ses danseuses démontrer leurs talents – et leurs corps. Mais il ne quitte pour autant la scène, illustrant ses propos de gestes, à résonance théâtrale. Que ces femmes le délaissent pour préférer son percussionniste ou son guitariste, aussitôt il simule l’étonnement, la douleur, tente d’attirer l’attention de tous, puis se roule par terre de désespoir, pour finir par se relever, et reprendre sa place, rétabli, reprenant espoir.

La comédie le tenterait-il, après une première expérience du grand écran ? « J’aimerai bien refaire du cinéma. Je ne sais pas si je suis un bon acteur. Mais si jamais un metteur veut de moi, comme un débutant, Je trouve beaucoup de plaisir à cela. ». En attendant le prix du « meilleur jeune espoir masculin à Cannes » (sourire), Selif Keïta va continuer à nous ravir de sa musique. On le verra sur de nombreuses scènes cet été. « Je suis comme ces baleines qui suivent leurs traces au fil de saisons ». Un plaisir partagé…

Samedi. Autre style, autre genre. Mais toujours un talent africain.

Malick Pathé Sow (Psow) a l’honneur mais aussi la redoutable tâche d’ouvrir le festival avant l’électro-dub des indo-britanniques d’Asian Dub Foundation. Alors que les festivaliers arrivent à peine sur le site ! Une tâche dont ce sénégalais, né à Niendane (nord) il y a quelque 44 ans, se tirera avec élégance. Joueur de hoddu, un des meilleurs de sa génération, PSow aurait pu s’en tenir à cette virtuosité acquise très tôt, dès huit ans, de son père et de son frère. Il a préféré — pour notre grand bonheur — « s’envoler de ses propres ailes ». En 1995, il forme, avec deux compères, le groupe Welnere — le bonheur, en pulaar. Aujourd’hui, ils sont neuf sur scène, choristes et musiciens, de diverses origines – sénégalais, mauritanien, argentin, belge, congolais et français.

Une multiculturalité que Malick revendique. « Je veux participer au rapprochement, l’unité, la paix l’amour, l’environnement, plus spirituel ». Les paroles soulignent la nécessité de défendre la culture peul, les difficultés liées à l’exil hors d’Afrique, la nostalgie du pays, le sort des prisonniers politiques en Mauritanie… « Non à la discrimination » clame-t-il à plusieurs reprises celui vénère et écoute souvent Bob Marley et… Salif Keïta. Certaines compositions sont plus « spirituelles » raconte-t-il également. Musulman, comme nombre de ses compatriotes du nord, P Sow refuse d’ailleurs l’amalgame souvent fait entre pratiquant et intégriste. « L’islam est une religion pacifiste, avant tout, ouverte sur les autres » explique-t-il « le Coran ne dit-il pas : « le musulman doit accepter toutes les religions » ».

Sa musique se veut aussi à cette croisée des chemins. Batterie, guitares électriques, djembé, bougarabous illustrent une sonorité aux contours entre tradition de la musique peul du Fuuta Toro (du nom de ce fleuve du nord du Sénégal) et pop africaine d’aujourd’hui. Autour d’un phrasé musical, au départ simple et répétitif, se construit un univers plus élaboré faits de percussions, de cordes, électriques et acoustiques, et de cuivres qui donnent un coté jazzy. Mais l’apport essentiel de Malick reste sa voix, claire, chaleureuse, qui transporte le spectateur au-delà des mers. Fort de deux albums – « Danniyanke » et  » Diaryata », Welnere devrait nous gratifier bientôt d’un troisième opus. Il sera dédié à Ousmane Djigo », l’ancien manager du groupe, décédé trop tôt, en 1999. « il a beaucoup lutté pour moi, beaucoup semé, précise Malick Pathé Sow. Mais on n’a pas pu récolté ensemble ».

Nicolas Gros-Verheyde, à Bruxelles pour RFI Musique