L’Europe grande perdante de Nice ?

(Archives B2) Le sommet européen s’est transformé pour la présidence française en un bourbier bourré de pièges

A Nice – Le sommet de Nice avait démarré sous de doux auspices. La France usait d’une stratégie, assez originale et brillante », remarqués par les diplomates étrangers, alternant “confessionnaux”, suspensions de séance, séances plénières et dîners de travail. Quelques jours plus tard, les mêmes — chefs de gouvernement et diplomates — ahanaient autour de la table, tentant concession par concession, de débloquer le sujet le plus délicat : quel poids donner chaque pays sur la scène européenne ?

Le dimanche venu, aucun diplomate ne se hasardait plus à qualifier la tactique française de négociation tant elle semblait brouillonne et incohérente ni à prendre des paris sur la fin du sommet. L’absence de négociation durant la nuit a surpris plus d’un vieux routier des négociations, habitués aux rushs nocturnes. La solution de compromis s’éloignait davantage au fur et à mesure que les heures passaient. C’est un « château de cartes », reconnaît Pierre Moscovici, ministre délégué aux Affaires européennes, où « retoucher un point menace tout l’édifice ».

Effectivement, dans tous les coins de l’Acropolis, le centre des congrès de Nice reconverti pour l’occasion, chacun discute avec tout le monde. Les experts des quinze pays décortiquent les propositions des autres, les amendent et présentent leurs propres contre-propositions. Aux solutions officielles françaises se succèdent des contre-propositions belges, finlandaises et des montages officieux qui aussitôt construits se détruisent. Résultat : la négociation prend du retard. Au point qu’à une heure avancée de l’après-midi, Jacques Chirac a quelque peu tapé du poing sur la table. Aux Portugais et Belges qui tentaient de revenir sur la discussion précédente, il leur assène un niet présidentiel. « Je ne veux plus en parler » clos la discussion. Pour le moment.

Car, dans une négociation de cette envergure où l’alternance de tensions et d’intimidations est habituel, les enjeux ne sont pas minces. Chaque pays est, en effet, venu à Nice en sachant qu’il n’avait que peu à gagner et beaucoup à perdre. Les grands pays (France, Allemagne, Italie) redoutent leur affaiblissement dans une Europe élargie. Ils ont ainsi renoncé à leur deuxième représentant à la Commission européenne sans obtenir que leur poids au conseil des ministres soit substantiellement remonté. Ajouté à une éventuelle baisse substantielle de ses députés au parlement européen, la France pourrait ainsi cédé à l’Allemagne un « décrochage » déguisé.

Mais le grand perdant de Nice est surtout l’Europe. En l’état des discussions, le droit de veto, vieille revendication britannique, reste en vigueur pour la majorité des dispositions fiscales et sociales. La Commission ne sort pas sensiblement renforcée devant passer à 27 membres avec les élargissements. Et en 2005, le futur chef de l’institution ne pourra toujours pas choisir librement ses commissaires. Il pourra juste en cours de mandat changer leurs portefeuilles ou exiger leur démission en cas de problème. En fait, comme une ménagère pressée, face à ses invités qui attendent à la porte, l’Europe à Nice s’est contentée de ranger la poussière sous les meubles plutôt que de faire le ménage de façon complète.

Nicolas Gros-Verheyde (paru dans France-Soir, décembre 2000)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).