Où ira la nouvelle Europe (Romano Prodi)

Entretien avec Romano Prodi, président de la Commission européenne

(Archives B2) A Biarritz, les quinze chefs d’État et de gouvernement n’ont certainement pas déniché la formule magique permettant de réformer les institutions communautaires. Tel n’était d’ailleurs pas l’objectif de cette rencontre au sommet. Les quinze têtes de l’Europe ont pu « dégorger » leurs divergences, entre petits et grands pays, « anciens » et « nouveaux », fédéralistes, unionistes et… contorsionnistes. La négociation s’engage vraiment maintenant. Reste à savoir si « l’esprit de Biarritz », pour reprendre la formule de Lionel Jospin, saura-t-il souffler encore 53 jours jusqu’au sommet de Nice, les 7 et 8 décembre. Où ira cette nouvelle Europe ? Le point avec le président de la Commission européenne, Romano Prodi.

• Cette réforme institutionnelle est nécessitée par l’élargissement. Mais celui-ci est-il vraiment nécessaire ? Où devra s’arrêter l’Europe ?

R.P. — C’est une nécessité absolue, un devoir historique, une chance sans précédent. Pensons aux générations d’Européens sacrifiées parce que nous n’étions pas capables de nous organiser, de maîtriser nos différences, d’arrêter les haines futiles. Nous construisons maintenant une Europe de tolérance et de respect mutuel. Quel beau défi pour nous et nos enfants! L’Union Européenne est ouverte aux pays d’Europe partageant nos valeurs fondamentales.

• Depuis quelques mois, voire quelques semaines, les critiques à l’égard de la Commission européenne se sont atténuées, quel est le secret de la méthode Prodi ?

R.P. —J’essaie d’expliquer patiemment aux Européens les enjeux du monde qui les entoure. Seule une Union Européenne forte et cohérente nous permettra de relever les défis de la mondialisation, de la sauvegarde de nos traditions et de notre qualité de vie, de l’unification de notre continent enfin libre et en paix avec elle-même. La Commission que je préside est au service des citoyens. Elle se fait entendre.

• Dans votre discours devant le Parlement européen, prononcé il y a quelques jours à peine, vous vous en prenez ouvertement à la méthode intergouvernementale, les Etats n’ont-ils donc plus aucun rôle à jouer ?

R.P. — Bien sûr, ils ont des rôles très importants à jouer. Nos identités les plus fortes demeurent nationales, et c’est normal qu’il en soit ainsi. Mais là où l’Europe doit agir, parce que les Etats seuls ne font pas le poids, il faut que les institutions communautaires puissent fonctionner avec les pouvoirs que leur confèrent les traités européens. Commission, Conseil et Parlement forment un triangle représentant l’intérêt commun, les Etats et les peuples d’Europe. Sans oublier la Cour de Justice qui fait régner le droit sur ce que nous faisons. Ce système a fait ses preuves. Nous devons le pérenniser. L’intergouvernemental dégénère souvent en rapport de forces. Et cette Europe-là nous avons vu au siècle dernier ce qu’elle peut devenir. La méthode communautaire nous permet de construire un meilleur avenir.

• La succession de sommets européens à répétition n’est-elle pas néfaste pour la construction européenne ?

R.P. — Non, les Sommets sont très utiles lorsqu’ils sont bien gérés et capables de donner l’impulsion nécessaire à l’action de l’Union.

• A vous entendre les Quinze sont unanimes à vouloir une Commission forte, comment la défineriez-vous ?

R.P. — Une Commission forte est une institution politique et administrative indépendante des pressions égoïstes, garante de l’intérêt général. La méthode communautaire peut être améliorée en approfondissant l’action concertée des composantes du triangle institutionnel : Commission, Conseil et Parlement su service de l’Union et ses citoyens.

• D’une certaine façon, l’Europe n’est-elle pas déjà fédérale et ce débat sur la fédération n’est-il pas déjà dépassé ?

R.P. — Je serais très content de répondre oui… (éclats de rires)

propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde

(paru dans France-Soir, octobre 2000)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).