Conventions de Genève, la bataille des sigles

(article dans le Quotidien de Paris, 1991)

Baptême du feu pour une confrontation Croix rouge – Croissant rouge ?

Depuis les temps reculés, on a tenté « d’humaniser la guerre ». En 1864, la 1ère convention de Genève pose comme base, la protection des blessés de guerre et de leurs sauveteurs par un emblème – la Croix-rouge – apposé sur les hôpitaux, ambulances…. Le principe est alors simple : tout blessé est neutralisé, dans tous les sens du mot : être rendu neutre (sens étymologique), inoffensif (sens courant) et inopérant (sens physique).

Cette protection a ensuite été étendue à l’ensemble des non-belligérants : naufragés, prisonniers de guerre, personnes civiles. Pour ces dernières, les belligérants devant faire « en tout temps la distinction entre la population civile et les combattants… ni la population civile en tant que telle, ni les personnes civiles ne doivent être l’objet d’attaques ». Idéal certes… Mais cette protection parait bien relative dès qu’arrive le temps de crise face à la volonté d’un État et aux réalités de la guerre moderne. D’autant que l’efficacité de la protection dépend surtout de la visibilité de l’emblème et de sa reconnaissance par tous. Une modification de la réglementation est à l’étude mais elle n’a pas encore été adoptée.

Coté visibilité, à l’heure de l’électronique-maitre du champ de bataille, on entre dans un terrain inconnu. Certes le protocole I des conventions de Genève de 1977 a défini des moyens de reconnaissance par radar mais ce protocole n’a pas été ratifié par la plupart des belligérants, dont la France.

Coté symbolisme, l’unité du départ s’est fractionnée, toujours d’ailleurs au Moyen-Orient. En 1876, la Turquie, en guerre avec la Russie, refuse d’adopter le sigle « Croix-Rouge » et adopte celui du « Croissant-Rouge » pour protéger ses services de santé. 23 pays – essentiellement musulmans – ont depuis adopté ce sigle. Deuxième entorse à l’unicité de l’emblème quand en 1922, la Perse adopte le sigle du « Lion et soleil rouge » ! Là c’est trop, devant la menace d’effilochement, une conférence internationale réunie en 1929, déclare qu’aucun nouveau sigle ne pourra être adopté. Ce qui n’empêche pas Israël d’adopter à sa création en 1948, le « Bouclier de David rouge ». Si en juillet 1980, l’arrivée de Khomeiny ramène un peu d’ordre – le sigle adopté par l’Iran devenant le croissant rouge – le problème n’en demeure pas moins entier.

Avec deux, voire trois, sigles qui ont chacun une connotation religieuse marquée, dans le cadre d’un conflit où la revendication religieuse est largement présente, le port de tel ou tel emblème risque de devenir davantage un handicap. Car comme le disait Max Huber – président du CICR de 1928 à 1944 : « seule l’unité du signe distinctif peut assurer son respect international ». La solution viendrait-elle alors de l’Urss qui a juxtaposé les deux emblèmes !… Ou faudra-t-il attendre la fin de la guerre pour voir de nouvelles dispositions entrer en vigueur ?… Comme on a attendu la fin de la guerre 14-18 pour  adopter en 1929 une convention sur les prisonniers de guerre, ou la fin de la guerre 39-45 pour adopter en 1949 une convention sur les prisonniers civils…

Nicolas Gros-Verheyde

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).