Quand le Sandzak bosniaque se proclame autonome

(C’était lors d’un reportage effectué dans ce qui était encore la Yougoslavie à l’époque, avant la guerre de 1991, écrit par une consoeur)

Le SDA, nouvelle force politique à vocation confessionnelle, élargit progressivement son auditoire en Yougoslavie. Une de ses principales revendications porte sur l’autonomie du Sandzak, une région écartelée entre trois républiques – Bosnie, Monténégro, Serbie – et qui symbolise le renouveau du nationalisme musulman. C’est en Bosnie d’ailleurs, où coexiste tant bien que mal la communauté musulmane la plus importante du pays avec une courte majorité de chrétiens (60% de chrétiens face à 40% de musulmans), que son succès reste particulièrement significatif.

Au sein de la tumultueuse fédération yougoslave, la Bosnie-Herzégovine semblait plutôt calme. Pourtant en mai dernier, la création à Sarajevo d’une nouvelle force politique, le SDA – Stranke Democratske Akcije * – a jeté le trouble. A priori, le programme de cette nouvelle force politique ne visait pas à ébranler le fragile équilibre de la Bosnie ; elle milite en effet pour la démocratie, le respect des droits de l’homme et de toutes les religions. Le retour aux valeurs traditionnelles ainsi que la pratique de l’Islam s’inscrivent également dans ses aspirations. Mais son leader, Alija Lzetbegovic, a réveillé à point nommé la fierté musulmane face à la prépondérance des Serbes sur les autres nationalités. Volontiers aussi au Sandzak, les « fils de l’Islam » identifient leur lutte à celle des Palestiniens. Mais plus stratégique que fanatique, la politique du SDA s’en tient à avertir « l’agresseur potentiel ». Dans cette logique d’intimidation, la mobilisation pacifique des troupes suffit… pour l’instant.

Ainsi, pour la première fois à Novi Pazar, en juillet dernier, responsables locaux et leaders du SDA ont proclamé l’autonomie du Sandzak ; une déclaration ratifiée par un vote à main levé d’une foule de 15 à 20.000 personnes. Aucune d’entre elles ne s’attendait d’ailleurs à une telle affluence. Quant aux forces de l’ordre, elles étaient largement absentes, se contentant de régler la circulation des automobiles.

Le fondement de cet évènement est ailleurs… Depuis la résurgence de la question albanaise au Kosovo, le populisme serbe bat son plein dans toute la Yougoslavie. Et si Novi-Pazar – capitale hypothétique du Sandzak – se situe à la lisière des hautes montagnes du Sud-Ouest, on n’y oublie pas que Prishtina n’est qu’à quelques dizaines de kilomètres. Outre cette proximité géographique, les Bosniaques de nationalité musulmane, ne manquent pas de dénominateurs communs avec les Albanais du Kosovo : niveau de vie, confession religieuse, sentiment d’injustice, identiques… Pour le responsable régional du SDA, « ici, les musulmans sont toujours tenus comme responsables. Nous ne voulons pas nous battre, mais puisque les Serbes le prennent ainsi, il le faudra bien. ». Les rumeurs concernant les martyrs du Kosovo vont bon train. On y dénonce pêle-mêle le génocide albanais, les profanations de cimetières musulmans et la volonté des Serbes de démanteler les régions musulmanes. Signe notable, l’orateur venu plaider, en juillet, la cause des Albanais a été accueilli comme un héros à la tribune du « Parlement populaire ».

L’âpreté de la vie quotidienne n’échappe pas non plus aux critiques ; le Sandzak est rejeté du développement économique de la Yougoslavie, tout comme le Kosovo. La proposition du SDA de redistribuer la terre aux paysans démunis trouve ici toute sa raison d’être.

Dans ce climat hostile au gouvernement fédéral, le soutien des chefs religieux attise lui aussi l’enthousiasme des militants. A Novi Pazar, les mollahs et leur condamnation catégorique de la pornographie ont remporté un succès inattendu. Visiblement, la tendance libérale du SDA n’est pas garantie face à certains de ses membres plus volontiers tournés vers la religion. « Dans ce pays, nous sommes cinq millions de musulmans – déclare Alija Lzetbegovic. Nous devons trouver nous-mêmes notre unité et personne d’autre ne nous fera bouger. »

Pour l’instant, le SDA canalise la montée du nationalisme musulman dans ce point névralgique de la Yougoslavie qu’est la Bosnie, et dans « le Sandzak ». Mais que se passera-t-il lorsque les musulmans ne voudront plus subir à la fois l’animosité des autres nationalités et les déboires de l’économie yougoslave » ?…

(publié dans l’Evènement du Jeudi, octobre 1990 © Sarah Finger)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).