Le jour où la frontière a été ouverte

(Archives B2) La Tchécoslovaquie, pays un peu oublié, coincée entre la Pologne, la Hongrie et l’Urss, s’est en quelques jours transformée. La population a soudainement retrouvé la parole et sa pensée…

Depuis plusieurs semaines, une nouvelle vie s’est installée. Sur les murs et les vitrines des boutiques, il n’est pas rare de devoir faire la queue pour… lire, affichés tels des dazibaos * modernes, les commentaires de chacun sur l’actualité. Dans les lieux commerçants, des postes de télévision placés en vitrine, retransmettent les dernières nouvelles. Partout des drapeaux battent aux couleurs nationales, bleu-blanc-rouge, symboles de la liberté restaurée.

Au coeur de ce mouvement,… essentiellement les jeunes. Dans les universités occupées par les étudiants en grève, débats et conférences ouverts à tous, se succèdent, pendant que machines à écrire, ordinateurs et ronéos tournent quasiment jour et nuit pour imprimer les journaux et tracts qui seront ensuite diffusés dans tous le pays. Une coordination siège en permanence dans les deux capitales, Prague et Bratislava. A Bratislava, la ‘coordination scolaire’ est installée à deux pas du château dans une salle de classe de l’école des arts, au même endroit que la coordination des étudiants et que le VPN (1). Dans cette salle, il y a tout : le bureau, le lit, la guitare…

C’est là que je rencontre Daniella, Zuzana et Peter, trois lycéens de 17 ans qui étudient au « conservatoire », un lycée spécialisé pour les carrières artistiques (théâtre, peinture…). Seule Daniella parle l’allemand, elle assurera donc la traduction.

Comment êtes-vous organisés ?

La coordination n’est pas une organisation politique, c’est un mouvement alternatif à « l’organisation des jeunesses socialistes », jusqu’ici la seule organisation pour les jeunes. N’importe qui peut passer, prendre des renseignements, discuter, être informé. Nous nous réunissons tous les soirs de 18 h jusqu’à…, Et quand tout est épuisé, nous arrêtons. Certains professeurs sont très actifs, la plupart nous aident, d’autres préfèrent se taire et ne rien faire.

Pourquoi faites-vous grève ?

– Chaque école a un problème spécifique. Dans notre école par exemple, nous n’avons pas de bon professeur, pas de place pour travailler. D’autre part, nous ne voulons plus d’élèves qui ne sont pas intéressés par les cours, et qui viennent parce qu’ils sont pistonnés, leurs parents étant de bons communistes.

– Il faut aussi réformer les cours. Nous ne voulons plus d’éducation marxiste obligatoire. Et puis, il y a trop de maths ou de physique, et pas assez de philosophie ou d’histoire. Nous ne savons rien de l’histoire moderne de notre pays, car le programme s’arrête à 1918.

– Le gouvernement n’a rien fait depuis 20 ans. L’économie, l’environnement,… rien ne va. Ici, nous voulons un changement dans la politique.

Qu’est-ce qui vous a marqué ces derniers jours ?

– La solidarité. Toute la population est avec nous et nous aide. Ils nous apportent à manger, à boire, des couvertures… Un boulanger est venu apporter ce matin des petits pains.  

– L’amitié. Après çà, rien ne sera plus comme avant. Ces derniers jours, on n’a pas dormi beaucoup, mais nous avons beaucoup parlé, entre nous, avec les professeurs. Nous avons fait des choses ensemble.

– La liberté. Les gens parlent de choses dont ils n’auraient pas parlé auparavant. Nous n’avons pas pensé que cela se passerait comme çà, si facilement. Dans vingt ans, on pourra raconter plein de souvenirs à nos enfants. Par exemple, la femme suédoise qui a proposé que l’on attribue le prix Nobel aux étudiants, c’était super. Ce n’est pas d’avoir le Nobel qui est important, c’était de le proposer.

Epilogue

…Juste avant que je parte, un étudiant rentre dans la pièce, sourire jusqu’aux oreilles. Il dit quelques mots en slovaque. Avant que j’ai eu le temps de me faire traduire, c’est l’explosion de joie sur les visages, toutes le monde parle et rire… « La télévision vient d’annoncer que la frontière avec l’Autriche sera ouverte dans quelques jours. On pourra y aller sans visa, ni autorisation… librement », Daniela n’en revient pas. Maintenant qu’ils le peuvent sans contrainte, ils voudraient bien correspondre et éventuellement être jumelés, avec d’autres écoles notamment françaises. Avis aux amateurs…

(Nicolas Gros-Verheyde)
Paru dans Phosphore, décembre 1989

(1) Verejnost Proti Nasiliu (mouvement du public contre la violence) : mouvement créé en novembre 1989 essentiellement par les acteurs et les écologistes, pour un changement politique en Slovaquie.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).