1989. Dans les campagnes, l’information enjeu de la démocratie

(archives) Si dans les grandes villes (Prague, Bratislava, Brno…) le mouvement a atteint un point de non retour dans sa force et sa capacité d’organisation, en province la situation est quelque peu différente. Les campagnes n’ont été que peu informées. L’enjeu de la lutte pour la démocratie repose là plus que jamais sur le pouvoir de l’information.

Aussi, étudiants et acteurs, les deux groupes leaders du mouvement d’opposition, parcourent depuis dix jours le pays. Plus ils avancent vers l’est, vers l’Union Soviétique, moins les gens sont informés; un décalage que certains observateurs estiment à trois jours au moins. Entassés à trois ou quatre par voiture, ils informent les habitants des villages, discutent avec les ouvriers et les paysans, ou apportent du matériel d’information aux groupes locaux de l’opposition qui se sont spontanément formés. Une mission qui n’est pas encore dénuée de tout risque. Ainsi à Novesamski, un étudiant a été arrêté samedi par la police et gardé à vue quelques heures, puis menacé d’être gardé en prison pour lui faire avouer où étaient imprimés les tracts qu’il transportait.

Le rôle de l’Eglise

Même si depuis vendredi en Slovaquie – samedi en pays tchèque -, la rediffusion par la télévision et la radio nationales a énormément joué dans le sens d’une libéralisation des esprits ; encore maintenant, dans de nombreux villages, les habitants restent cloués par la peur, surtout les plus âgés, ceux qui ont connus 1968 et refusent tout contact avec l’extérieur. Témoin, ces vieilles dames, à Laksarska Novà Ves, qui refusaient les tracts que leur donnaient les étudiants. C’est finalement le curé de la paroisse qui les prendra et diffusera aux paroissiens. L’Eglise qui joue le rôle, dans ces populations très croyantes, de « décrispation des esprits ». La lecture en chaire dans tout le pays du discours de Monseigneur Tomasek et l’exposé des principales revendications ont permis d’aller dans ce sens. Car comme le souligne un des plus célèbres chanteurs de Tchécolovaquie, Jozo Raz, leader du groupe Elan, « l’esprit a ici plus souffert que le ventre » et d’ajouter « tous veulent le changement, mais tous n’agissent pas, car la peur règne encore. Pavel, un étudiant de médecine de Bratislava, poursuit « le système communiste est conçu de telle façon qu’il impose un système absolu de pression sur les esprits, par un mécanisme qui s’apparente à une véritable mafia« .

Cette peur est savamment entretenue par certains responsables locaux du parti communiste ou des mairies qui ne tiennent que peu compte des changements intervenus dans la capitale et font pression sur la population. Même, à quelques kilomètres de Bratislava, la capitale de la Slovaquie, le maire a ainsi empêché la population de se rassembler et d’écouter les étudiants venus de Bratislava. Un des responsables a même diffusé sur les amplificateurs dans la rue un appel à la méfiance… envers les manifestants. Plus à l’est, à Namestovo dans la région d’Orava, une des plus pauvres du pays, des soi-disant « juristes » se promènent dans la ville et conseillent aux gens de « ne pas parler aux étudiants car c’est interdit par la loi et ils risquent de graves ennuis ». La milice ouvrière, qui n’a d’ouvrière que le nom, est même intervenue dans les usines pour interdire tout contact entre les travailleurs et les étudiants. Passant outre, ceux-ci ont tenu meeting dans la rue, rejoint en cela par de nombreux travailleurs.

Nicolas Gros-Verheyde, à Bratislava

(article paru dans le Quotidien de Paris, novembre 1989)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).