La diplomatie européenne a (enfin) trouvé son chef

(B2) Quand Josep Borrell est sorti de la salle d’audition du Parlement européen, ce lundi (7 octobre), un fait semblait sûr : la diplomatie européenne avait trouvé son chef. Non pas que l’homme ait tout promis. Au contraire, il a été prudent, réaliste, ramenant sa fonction à son juste milieu : assurer la jonction de toutes les politiques étrangères des États membres, essayer de trouver des points communs, donner de la valeur ajoutée au projet européen.

Mais, au-delà de ces mots qui peuvent être communs l’ancien président du Parlement européen a aussi su montrer que, parfois, il valait mieux dire les choses que ne pas les dire. Sur la Russie, sur les États-Unis, sur le voisinage, sur la Syrie, sur Cuba, sur les battlegroups… il a été clair ou du moins aussi clair qu’on peut l’être dans sa position, faisant mouche à chaque fois. Comme quoi diplomatie ne rime avec langue de bois.

Josep Borrell (à gauche) après son audition (© NGV / B2)

À la fin de l’audition, nombreux étaient ceux qui venaient saluer l’ancien président du Parlement européen, demander quelques mots de plus, comme pour prolonger ce moment. C’est rare lors des auditions. On n’avait pas vu un tel enthousiasme, raisonné, depuis longtemps… L’homme s’attardait discutant avec chacun quelques minutes. Il a fallu ainsi près de 30 minutes avant que le nouveau ‘patron’ puisse à la fois quitter la salle et le couloir, pour tranquillement ensuite cheminer à travers le parc Léopold à pied avec toute son équipe, soulagé, souriant. Espérons…

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire notre compte-rendu complet : Auditions : Josep Borrell passe son grand oral avec élégance. ‘Il faut retrouver le sens de l’initiative et de l’action’

Deux outils oubliés de la diplomatie européenne de gestion de crises : à ressusciter ?

(B2) La difficulté de constituer le groupe de contact créé par les Européens pour le Venezuela tout comme son côté hétéroclite prête à interpellation. Ne pourrait-on pas avoir une diplomatie européenne plus réactive ?

La méthode de la troïka a du bon ! JY Le Drian (Fr), J. Hunt (Uk) et H. Maas (All), représentants du E3, parlant sur l’Iran à Bucarest (Crédit : présidence roumaine de l’UE)

Certes, il faut rassembler un maximum de pays et avoir une voix unique. Certes, il importe de veiller à ne pas froisser les susceptibilités des uns et les intérêts des autres. Mais il y a un moment où il faut s’interroger : jusqu’où faut-il aller pour être inclusif ? Est-ce nécessaire de parler d’une voix unique, si c’est pour parler à voix basse ? Ne peut-on pas être plus présent et rapide en cas de crise dans un pays donné ? Ce sont des réflexions qui se font dans les couloirs européens. J’en ajouterai une : pourquoi a-t-on abandonné les outils utilisés il y a quelques années, qui avaient sans doute des défauts, mais aussi des qualités ? Deux ‘outils’ pourraient ainsi être aisément ressuscités.

Premier outil : la désignation d’un envoyé ou un représentant spécial pour une zone de crise

Sorte de missi dominici, chargé de faire la navette entre les différents protagonistes pour rétablir les fils du dialogue, l’envoyé spécial ou représentant spécial (cf. encadré) était chargé de représenter le visage de l’Europe dans une crise et de cerner des pistes de solution.

Cette tâche pourrait être confiée à un ‘politique’ (ancien ministre des Affaires étrangères, ancien Premier ministre, ancien commissaire européen) ou à ancien responsable de premier plan d’une diplomatie nationale (secrétaire général, etc.), et non à un simple diplomate. Ce qui aurait quelques avantages : décharger le haut représentant de certaines tâches négociatrices ; associer d’autres personnages à la diplomatie européenne, avoir une vision politique d’une crise et pas uniquement diplomatique.

Pour réussir, cette fonction doit rester temporaire, le temps de la crise. C’est un impératif pour éviter que cette fonction s’enkyste ensuite et prenne la place de la diplomatie ordinaire. Ce qui est trop souvent le cas des représentants spéciaux actuellement en poste qui ont souvent peu à voir avec la gestion de crises (1). Aussitôt la crise aigüe terminée, la tâche doit revenir aux diplomates habituels.

Deuxième outil : la désignation d’une troïka ou d’un duo de pays membres

Cette méthode peut paraitre ancestrale aujourd’hui. Elle date, en effet, d’avant le traité de Lisbonne et la concentration des pouvoirs dans les mains du Haut représentant. Elle procédait des trois présidences tournantes. Elle avait un avantage : associer étroitement trois pays parfois très différents à la résolution d’un problème. Aujourd’hui, l’existence du Haut représentant rend obsolète l’obligation. Mais elle n’épuise pas l’efficacité du procédé ni la possibilité d’y recourir.

Avoir deux ou trois diplomaties européennes, parfois très différentes, mener des négociations, permet à la fois d’illustrer la diversité d’approche des Européens, comme leur message unique. Elle a été utilisée avec succès, et continue de l’être, dans la résolution du problème du nucléaire iranien (E3 = France, Allemagne, Royaume-Uni). Elle reste d’usage pour la question de l’Ukraine (E2 = France, Allemagne) ou pour la question du Yémen (E4 = France, Allemagne, Royaume-Uni + Italie). On pourrait imaginer d’autres formats pour d’autres crises.

Au lieu d’un groupe pléthorique et bien tardif (2), une troïka ‘Grèce, Italie, Espagne’ sur le Venezuela aurait pu être intéressant, les uns proches de Maduro, les autres de Guaido. Tous très concernés, car ayant des liens historiques ou d’immigration avec le pays. On pouvait y associer un pays ‘plus neutre’ car moins concerné par la crise, tel la Roumanie qui préside actuellement l’Union. On aurait eu ainsi rapidement un ‘groupe de contact’ à l’Européenne mis en place dès le début de la crise, et non en plein milieu.

Les deux outils ‘envoyé spécial’ et ‘troïka’ ne sont pas antinomiques, ils peuvent se combiner fort bien.

(Nicolas Gros-Verheyde)


Envoyé spécial ou représentant spécial

Un subtil distinguo existe. L’envoyé spécial peut être créé de façon ad hoc par le Haut représentant ou la Commission européenne selon un profil défini par l’institution qui le crée et financé sur son budget interne (ligne ‘administration’ du budget de l’UE). Le représentant spécial de l’UE est un poste prévu par le Traité, qui nécessite une proposition du Haut représentant, une décision des États membres, avec un mandat écrit, publié au Journal officiel. Il est financé par un budget spécifique décidé annuellement (au sein de la ligne ‘PESC’ du budget de l’UE).


  1. Lire article à suivre : Huit représentants spéciaux enkystés dans le paysage
  2. Lire : Le groupe de contact international sur le Venezuela, enfin, créé ! Sous leadership européen

Rapprocher les conceptions de défense avant une armée européenne ? (Bitterlich)

(B2) La parole de Joachim Bitterlich vaut souvent le détour. Cet ancien conseiller de Helmut Kohl revient, sur le site de Toute l’Europe, sur les avancées récentes en matière de défense (et d’autres sujets). Un propos qui mérite d’être écouté. Pour lui, la PESCO est un « projet qui constitue un premier pas, mais qui doit être suivi dans d’autres domaines ».

Des divergences culturelles certaines

Mais il ne faut pas se cacher certaines difficultés. Les progrès en matière de politique et de sécurité extérieure sont « difficiles au vu de nos cultures et nos traditions bien différentes, et même parfois opposées ». Entre un Allemand et un Français, les différences sont fondamentales, quand on parle défense, « un Allemand pense en premier lieu à la défense du territoire tandis qu’un Français inclut au même niveau la nécessité d’intervention militaire, pour surmonter les crises et conflits ».

La nécessité d’un agenda sur le renseignement, le transport, l’acquisition

Pour avancer, il « faut rapprocher progressivement nos conceptions sur la défense pour les rendre convergentes et compatibles ». Il va falloir aussi un « agenda clair et engageant sur des questions fondamentales telles que la coopération en matière de renseignement, de planification, de transport et de logistique, d’acquisition et de contrôle » comme sur « l’exportation d’armement ». Des points très délicats et qui ne sont pas encore abordés au niveau européen.

Une armée européenne, possible d’ici 2030 ?

Bitterlich se montre absolument confiant dans l’idée que « le projet de défense européenne cessera [bientôt] d’être une utopie ». « Si le démarrage fonctionne bien – et que nous arrivons à attaquer cet agenda ambitieux de manière parallèle et engagée – nous pourrons peut-être parler en 2025 ou en 2030 d’une armée européenne. »

Une coopération politique à revoir

Dans le même temps, il ne faut pas hésiter à « engager une réflexion profonde sur la politique étrangère commune. « Nous n’avons pas encore trouvé la  » formule magique » de coopération entre d’une part Bruxelles, l’office dirigé par Madame Mogherini et le nouveau service d’action extérieure, et d’autre part les services diplomatiques et les ministres des Affaires étrangères des Etats membres. »

(NGV)

Lire sur le site de Toute l’Europe

A Tallinn, les ministres jouent à la guerre cyber hybride (V2)

(B2) C’était une petite première dont ne sont pas peu fiers les Estoniens. A Tallinn, lors de l’informelle défense, les 28 ministres de l’UE ont été invités à jouer leur propre rôle pour ce qui est le premier exercice cyber, mené au niveau stratégique.

Le scénario : une opération militaire de l’UE attaquée

Du scénario de « UE CYBRID 2017 », B2 a eu quelques éléments (même si les Européens ne veulent pas s’étendre, histoire de préserver les susceptibilités du grand voisin russe). Un scénario conçu sur des évènements en cascade touchant une opération militaire de l’UE déployée en mer. Cette attaque se poursuit durant un certain temps. Tout d’abord, on apprend le crash d’un drone d’observation. Puis c’est une attaque cyber sur un serveur informatique de l’état-major militaire qui dégrade non seulement les capacités locales de réaction mais son commandement et les liaisons Bruxelles – terrain. Un deuxième drone crashe… puis les évènements s’accélèrent.

Un malware et des fausses informations

On découvre un ‘malware‘, un logiciel malveillant, qui a été introduit dans les systèmes européens. Et enfin c’est la communication avec les navires déployés qui se perd. Dans le même temps, l’Union doit faire face à une offensive, via les médias sociaux, de désinformation, voire de déstabilisation, avec diffusion de fausses nouvelles. Il importe donc de réagir vite pour informer la population.

Les 28 doivent réagir, tablette à l’appui

Une réunion ministérielle est convoquée pour décider des mesures à prendre face. La question qui se pose aux Européens est : que faire ? comment communiquer ? Comme dans la réalité, les informations remontent du terrain, données en partie par les médias, et les ministres sont invités à donner leur position. Pour cela, chaque délégation est a été munie d’une tablette. Et, face à un questionnaire à choix multiples, qui défile sur un écran tactile, chaque ministre doit indiquer sa position. Le tout dans un temps limité. Car, comme dans la réalité, l’important en cas d’attaque cyber et hybride est  de réagir vite… et de garder la tête froide. A chaque étape, le résultat de la décision s’affiche en temps quasi-réel, sous la direction de Jonatan Vseviov, le secrétaire permanent du ministère estonien de la Défense, qui joue le rôle du chef d’orchestre.

Associer le maximum d’acteurs

Hors des ministres, d’autres structures de l’UE sont impliquées : le Service diplomatique européen (SEAE), l’Agence européenne pour la sécurité des réseaux et de l’information (ENISA, basée à Heraklion en Grèce) et l’Agence européenne de défense (basée à Bruxelles), tout comme l’OTAN. Ce qui est à la fois un atout – bénéficier de l’avis des experts – mais complique aussi la donne de décision (comme dans la réalité).

Huiler les procédures

L’objectif de l’exercice est tout d’abord de « prendre conscience de la situation » comme l’explique un expert du dossier, puis d’« assurer la gestion des crises » comme la prise de position publique (NB : la communication stratégique) entre tous les États membres, en bref « huiler les procédures » pour arriver à une ligne directrice politique commune face à un cas de cyberattaque qui menace les structures militaires de l’Union européenne.

Les ministres se sont pris au jeu

Un peu sceptiques au départ, « les ministres se sont pris au jeu » en fait. Et, durant la bonne heure qu’a duré l’exercice (temps d’explication inclus), chacun des participants a été amené à réfléchir à la nécessité de prendre des décisions, rapides, stratégiques, en consultant à la fois sa capitale mais en arrivant surtout à une position commune, pour éviter de donner à « l’assaillant » la victoire ou le sentiment de la victoire.

Une différence d’appréciation au fil de l’exercice

Au début de l’exercice, lorsque les premières nouvelles sont arrivées, « tout le monde était presque d’accord pour avoir une communication aussi large que possible, factuelle sur les évènements » raconte à B2, le ministre belge de la Défense, Steven Vandeput. « Mais au fur et à mesure que tombaient les nouvelles, cela est devenu plus difficile, la plupart [des États] se fermaient ». Ce qui montre toute la difficulté de ce type d’attaque. « La défense aime bien apposer un ‘classified defence‘ sur tous ces documents pour empêcher toute information », précise un expert du dossier.

Des questions qui se posent

L’exercice a entraîné aussi quelques questions : à quel moment peut-on parler d’une attaque, d’un conflit, au sens international du terme ? Ce qui provoquerait la mise en place des procédures de solidarité (clause d’assistance mutuelle type article 42.7 au niveau de l’UE ou de défense collective article 5 pour l’OTAN). Les 28 ne sont pas automatiquement sur la même longueur d’onde, nous a confié un des participants.

Autres questions : De quels outils dispose (ou doit se doter) l’Union européenne pour faire face à de telles attaques ? Comment coopérer, de façon pratique, et politique avec l’OTAN, qui parait davantage « armée » pour faire face à des cyberattaques sur ses structures de défense ? « Au niveau de l’Otan, il y a des procédures. Au niveau de l’UE, c’est moins développé, il y a encore des progrès à faire » précise Steven Vandeput.

Le cyber ne connait pas de frontières

L’exercice montre que « différents problèmes ‘techniques’ peuvent se transformer rapidement en des questions nécessitant une orientation politique », a résumé ensuite le ministre estonien de la Défense Jüri Luik. « Le monde cybernétique et les menaces cybernétiques ne connaissent pas de limites nationales ou d’obstacles entre les organisations ».

Une communauté de réaction OTAN – UE

Il est donc « important d’effectuer ce type d’exercices conjoints, entre les États membres de l’Union européenne ainsi que l’UE et l’OTAN. Nous devons échanger des informations et avoir une compréhension commune, afin d’assurer une meilleure préparation pour faire face aux menaces cybernétiques ». NB : Une réplique de cet exercice devrait se tenir au niveau de l’OTAN en octobre, où l’Union européenne sera invitée.

(Nicolas Gros-Verheyde, à Tallinn)


Le souvenir d’il y a dix ans

Les Estoniens sont particulièrement sensibilisés aux attaques cyber à relents hybrides. Il y a quelques dix ans, le 27 avril 2007 exactement, la petite république balte subissait une attaque informatique d’ampleur (organisée depuis la Russie) qui a déstabilisé gravement son système bancaire. L’attaque s’est accompagnée de répliques plus ou moins importantes dans les mois suivants, accompagnées de diffusion de fausses informations sur une possible dévaluation de la monnaie estonienne qui ont mis l’Estonie dans une situation plus qu’inconfortable.


mis à jour à 16h45 avec des éléments plus détaillés sur le scénario, le jeu entre les ministres et les questions posées

Qui représente l’Union européenne en Corée du Nord ?

(B2) L’Union européenne ne dispose pas en Corée du Nord de représentation en tant que telle, contrairement aux quelques 140 pays où elle dispose d’une ambassade en propre et peut ainsi nouer des liens avec les autorités nationales.

L’ambassade allemande (britannique et suédoise) à Pyongyang (crédit : wikipedia / Jakob Steinrücken)

Un relais présidentiel

On a donc recours au bon vieux système des présidences tournantes : les ambassadeurs d’un des pays de l’UE présents à Pyongyang se relaient tous les six mois, sur un calendrier calqué en partie sur l’agenda des présidences tournantes de l’UE. Si le pays n’assurant pas la présidence n’est pas présent, c’est un autre pays qui s’y colle, selon une série de règles en cascade (1).

Sept pays représentés

En Corée du Nord, sept pays sont actuellement représentés, en particulier des pays de l’Est (Bulgarie, Pologne, Roumanie, Rép. Tchèque). L’Allemagne est représentée, ayant hérité de l’ancienne ambassade d’Allemagne de l’Est ; elle héberge l’ambassade de Suède ainsi que plus récemment du Royaume-Uni. C’est normalement l’Allemagne, et son ambassadeur Thomas Schäfer… qui assure aujourd’hui la représentation de l’UE dans le pays.

(NGV)

(1) Si, ni la présidence ni la présidence succédant n’a un représentant résident accrédité, l’Union européenne sera représentée en rotation, pendant une période de six mois, par un autre État membre « suivant l’ordre que les États membres sont appelés à exercer la présidence du Conseil. Cette rotation se poursuit jusqu’à ce que les arrangements prévus aux « A » ou « B » ne deviennent applicables à nouveau. Une fois qu’ils ne sont plus applicables la même rotation reprendra où il s’est arrêté. » Lire notre fiche sur les délégations de l’UE

Causerie avec Pierre Vimont sur l’Europe de la défense

Pierre Vimont à une des réunions des ministres mars 2011 (crédit : Conseil de l’UE / Archives B2)

Le Club européen de la Presse francophone et B2 vous invite à une « causerie » avec Pierre Vimont, vendredi 2 juin, à 12h30, à l’excellentissime Press Club Brussels Europe, autour de la parution de notre ouvrage sur la PSDC, coécrit par Nicolas Gros-Verheyde et André Dumoulin, Ce sera l’occasion de parler des défis actuels, et futurs, de l’Europe de la défense, de ses atouts et de ses difficultés.

C’est aussi une opportunité d’écouter un diplomate émérite, expérimenté. On ne présente plus Pierre Vimont. Il a été directeur de cabinet de plusieurs ministres, représentant permanent auprès de l’UE, ambassadeur de France à Washington, et enfin le premier secrétaire général du Service européen pour l’action extérieure, le service diplomatique européen créé en 2011. Ce qui n’était pas une sinécure ! Il vous racontera. Il continue aujourd’hui à réfléchir sur les évolutions européennes au think tank Carnegie Europe.

Vous pourrez y découvrir notre ouvrage et l’emporter au prix « adhérent ». Venez nombreux. Inscrivez-vous ici ou sur le site du presse club ici.

Notez bien : vendredi 2 juin 2017, 12h30
Lieu: Press Club Brussels Europe, 95, rue Froissart, 1040 Bruxelles
(à deux pas du rond point Schuman)

A noter, B2 sera à Strasbourg, au Club de la presse, le 14 juin, à 8h30, et à Lille le 29 juin, à 14h00, aux Ateliers de la citadelle, pour présenter notre ouvrage.

(NGV)

lire aussi : Pierre Vimont, un diplomate en pas de chat

Le français exclu de l’Europe de la défense. Gabegie financière. Erreur stratégique

(crédit : DICOD / Etat major des armées)

(B2) C’est un fait désormais. Dans les missions et opérations de la PSDC, dans la politique étrangère de l’UE, l’unique langue de travail est devenue l’anglais, qui s’est imposé de manière insidieuse, méthodique et efficace. S’exprimer en français n’est pas seulement difficile, c’est devenu impossible, du fait du nombre de personnes qui, non seulement, ne parlent pas le français mais ne le comprennent pas (ou ne veulent pas le comprendre). C’est même interdit.

Français interdit

J’en ai été témoin. J’étais invité à m’exprimer devant les PPIO (portes-paroles et chargés d’information) des différentes missions / opérations de l’Europe de la défense. A priori, un porte-parole d’une mission européenne devrait être plutôt polyglotte, apte à pouvoir s’exprimer et communiquer dans n’importe quelle langue… Il est d’ailleurs payé pour cela (avec un salaire supérieur à la moyenne). Cela… c’est la théorie. Dans les faits, c’est le contraire. Quel n’a pas été mon étonnement devant cet aréopage de sages et compétents communicateurs, normalement engagés sur la base du bilinguisme (obligatoire dans la PESC), de voir que très peu parlaient ou même ne comprenaient le français. English please ! J’ai été littéralement ‘rappelé à l’ordre’ par un fonctionnaire quand je me suis hasardé à prononcer, en aparté, quelques mots de français avec un francophone de l’assistance (1).

Un système bien organisé

Est-ce un épiphénomène, un dérapage ponctuel ? Non. C’est un système bien organisé, désormais rôdé, qui a été mis en place pour favoriser l’anglais et éliminer peu à peu le français. Il semble loin le temps où les conseillers européens pouvaient ‘switcher’ (pour reprendre un terme anglophone) d’une langue à l’autre, avec une aisance et une intelligence, qui rendaient non seulement intelligibles leurs propos mais ne pouvaient que susciter un sentiment réel d’admiration.

Des avis de recrutement publiés en anglais uniquement

Pour être bien sûr de ne pas recruter des francophones, tous les avis de recrutements dans les missions de la PSDC ne sont ainsi publiés qu’en anglais (voir ici), y compris le détail des postes, même dans les missions se déroulant dans les pays francophones : exemple pour un récent appel de recrutement pour la mission au Niger, … où le français est plus que recommandé. La grande majorité des entretiens d’embauche se déroulent en anglais. Résultat : tous les agents ne parlent pas le français (et certains ne le comprennent pas).

Quand vous essayez de passer sur le français, le serveur du service diplomatique européen affiche ceci. C’est symbolique : 

Des anglophones favorisés à l’embauche

Dans les autres missions, si l’anglais est mentionné comme obligatoire, le français est placé au mieux comme un « désirable » dans l’embauche. Les formations au Collège européen de sécurité et de défense (dont la France est pourtant un des plus ardents défenseurs) se déroulent d’ailleurs en anglais quasi-exclusivement. Et pour les anglophones (il peut y avoir d’excellents conseillers qui ne pratiquent que l’anglais), les possibilités de développer ou de perfectionner leurs connaissances linguistiques francophones semblent être le cadet des soucis des autorités diplomatiques européennes.

Une pratique visant à la régression de la langue française

Aujourd’hui, dans certaines missions, mêmes établies dans des pays francophones (Mali, Niger…), la langue de travail est donc l’anglais. Car « à Bruxelles tous ne parlent pas le français » témoigne un participant à ces missions. Ne serait-ce que pour être sûr d’être compris, il vaut mieux donc écrire en anglais. Donc on recrute des anglophones. C’est un cercle vicieux. Au point que les militaires ou agents européens sont incapables de comprendre leurs interlocuteurs africains et sont parfois obligés de recourir à des traducteurs pour se faire comprendre.

English only à l’Agence européenne de défense

Cette règle n’est pas propre aux « opérationnels », on constate que ce « tout anglais » est devenu la règle dans tout le milieu de l’Europe de la défense. Ainsi à l’Agence européenne de défense, on a décidé par simplicité de ne communiquer qu’en anglais. Ce au mépris de toutes les règles habituelles. Peu importe que la France, avec l’Allemagne, soient parmi les pays qui contribuent le plus aux capacités de défense et disposent donc du plus grand éventail de spécialistes (avec le Royaume-Uni désormais en voie d’exit). Peu importe que la terminologie, très technique, de cette agence mériterait une traduction (2).

Les communiqués de la Haute représentante en monolingue

Idem, au service de la Haute représentante de l’Union, Federica Mogherini. La très grande majorité de communiqués de presse ne sont disponibles qu’en une seule langue : l’anglais. Même les communiqués qui concernent un tant soit peu la zone francophone restent en anglais uniquement, à l’exception peut-être de l’Afrique de l’Ouest. Exemple : le communiqué sur l’UE et l’Afrique ou le discours de la Haute représentante à l’Institut universitaire de Florence (là même où Jean-Claude Juncker a décidé de ne parler qu’en français car l’anglais était la langue du sortant).

Un communiqué sur quatre traduit : souvent pas les plus importants

Ici, ce n’est pas une question d’incompétence linguistique, tous les communicants de la Haute représentante parlent/comprennent parfaitement le français (et toute une série d’autres langues), comme la Haute représentante elle-même et la direction du SEAE. C’est une volonté délibérée (3). Selon un sondage auquel nous avons procédés, seul un communiqué sur quatre est disponible en français. C’est un maximum. Ce sans compter l’aspect qualitatif. Les plus importants, en termes politiques, ne sont pas traduits (exemple dernièrement la rencontre avec les Premiers ministres des Balkans ou du Quartet en Libye).

 Le multilinguisme ignoré systématiquement

Pire, alors qu’une version linguistique existe, déjà traduite par d’autres services européens, le SEAE continue de ne proposer qu’une seule langue. Il en est ainsi du communiqué sur le futur de la défense, tenu par la Commission européenne, fin mai.

Voici ce qu’affiche le site du SEAE :

Quand on clique sur le lien, on voit que la Commission européenne offre une traduction de ce communiqué en 22 langues !

Ceci n’est pas une simple erreur de mise en lien. C’est quasi-systématique. Nous l’avons constaté quand nous avons rédigé notre ouvrage sur la PSDC. Alors que toutes les décisions officielles de cadrage ou de lancement d’une mission sont disponibles dans toutes les langues de l’Union européenne (puisqu’elles ont été publiées au Journal officiel), une seule version est proposée : l’anglais.

Un dispositif illégal, incohérent, inefficace

Cette position repose sur des bases complètement incompréhensibles tout d’abord au regard des règles européennes en usage, mais surtout obsolètes au regard des nécessités de la communication moderne et des réalités stratégiques du monde d’aujourd’hui.

Une erreur profonde de communication

Au moment où l’Europe parait s’être éloignée des peuples, où les populations ont des doutes sur l’utilité européenne, où, malgré tout, la défense et la sécurité européennes reste un des (rares) points de consensus, où dans quasiment tous les pays, les Européens estiment qu’il faut se doter d’une politique étrangère, ne pas communiquer dans les langues européennes est une erreur fondamentale. Surtout à l’ère d’internet, qui fonctionne comme un gigantesque puits d’information unique.

Ne pas être disponible en français (ou dans d’autres langues européennes), c’est se priver d’une capacité de pénétrer dans la majeure partie des foyers. Les fonctionnaires européens croient, naïvement, que tout le monde parle anglais et communique en anglais. C’est faux : par principe, une personne de sensibilité ordinaire fait d’abord une recherche dans sa langue naturelle (surtout sur google qui enregistre par préférence la langue du pays où vous résidez). Si elle ne trouve pas, elle passera à autre chose. Et ce n’est que rarement qu’elle tentera une recherche dans une autre langue.

Une gabegie financière

En matière d’usage des fonds publics, cela se révèle être être une gabegie énorme. Par principe, on octroie aux agents et fonctionnaires européens un salaire supérieur à ce qui serait normalement pratiqué, pour pouvoir attirer des personnels multilingues et compétentes. L’Europe se retrouve ainsi à devoir payer en double : des sursalaires pour des personnes qui ne savent pas parler et comprendre dans les principales langues européennes et des services de traduction. De plus, elle impose aux citoyens, à la presse européenne de traduire eux-mêmes la communication européenne. Ce qui est un comble : l’Europe n’est plus au service des citoyens. C’est le citoyen qui devient au service de l’Europe.

Une illégalité manifeste

La publication des avis de recrutement dans une seule langue de travail est une illégalité manifeste qui a été régulièrement sanctionnée par la justice européenne. Quant à l’exigence d’une seule langue de travail et pas des autres, elle doit être, selon les juges, vraiment justifiée par la nature et l’activité de l’emploi concerné. Et cette justification ne peut normalement justifier l’exception à la connaissance d’au moins deux des langues de travail européennes. Considérer ainsi le français comme une langue facultative est pour le moins (très) difficilement justifiable dans un environnement international. Cette illégalité fait d’ailleurs peser sur tous les agents engagés, selon ces procédures, une redoutable épée de Damoclès, il suffit qu’un « recalé », qu’un syndicat ou une association, ou un État membre attaque l’avis de recrutement. Et celui-ci a de très fortes chances d’être annulé.

Une erreur stratégique

Enfin, et surtout, ce monolinguisme forcé est une erreur stratégique. Les Russes ont très bien compris l’importance du français. La plupart de leurs diplomates parlent la langue de Molière (parfois même de manière très raffinée). Et le site Russia Today (en français) sort souvent en premier dans une recherche internet sur la thématique de la défense européenne ou de la politique étrangère. Idem pour les Chinois qui, à travers l’agence Chine nouvelle, proposent un service assez complet sur les mêmes thématiques, dans plusieurs des langues européennes. Enfin, même les Américains traduisent désormais systématiquement tous les propos importants sur la scène internationale de leur ministère des Affaires étrangères, voire de la Défense. Seuls les Européens semblent avoir abandonné le combat. Cruel paradoxe : au moment où les Européens se plaignent d’être soumis à une vaste « propagande » russe, ils laissent aux médias russes le loisir de traduire comme ils l’entendent leur pensée politique car ils s’avèrent incapables (ou ne veulent pas) traduire leurs propres communiqués dans les principales langues européennes (4). En termes militaires, cela a un mot : baisser les armes, fuir le champ de bataille, déroute, trahison… au choix.

Copie écran d’une partie de la page principale du SEAE après passage en français : english, русский… no french !

Commentaire

L’AJE  (association des journalistes européens), section française (dont je suis un vice-président), avait tiré la sonnette d’alarme il y a deux ans (lire ici). Nous avions écrit aux différentes autorités européennes. Nous avions reçu des réponses de chacune des institutions… qui avaient tenu à faire savoir qu’elles avaient bien conscience de cet enjeu et qu’elles faisaient un effort (5). Une seule autorité n’a pas répondu : le service diplomatique européen et les autorités chargées de la PSDC. Plutôt paradoxal pour un service qui traite des questions internationales.

Cette attitude européenne, pour le moins méprisante, doit changer. Il n’est plus possible aujourd’hui aux autorités diplomatiques européennes de jouer l’autruche, de considérer que c’est un « détail », un « oubli » ou un « problème technique » de ne pas avoir la version française disponible. Ou comme me l’a répondu un porte-parole : nous n’avons pas l’argent pour cela.

Communiquer dans une seule langue (l’anglais) ne suffit plus. Ce temps là est terminé. Cela relève aujourd’hui de la faute grave. Le français, mais aussi l’allemand, doivent être réintroduits comme une langue obligatoire dans toutes les communications de la politique étrangère. C’est tout à fait possible, sans coût supplémentaire pour les institutions européennes. Il suffit de recruter les personnes adéquates ou de les envoyer en formation. L’immobilisme n’est plus justifiable et justifié.

(Nicolas Gros-Verheyde)

NB : En écrivant cet article, je sais que je m’expose à des remarques désobligeantes ou à des accusations de « petit franchouillard ». C’est vrai qu’il paraît tellement plus moderne d’être « english fluent« … Le problème n’est pas l’usage d’une langue, ou d’une autre, c’est le monolinguisme forcené. Car l’usage d’une langue est tout d’abord, un instrument de pouvoir et d’influence tout autant qu’un instrument de communication. L’histoire nous l’apprend… Ne pas traduire est évidemment plus facile. La traduction n’est pas chose aisée. Elle oblige, au-delà de la translation littéraire, de comprendre et d’expliquer, de prendre des risques et finalement de clarifier. Nous en sommes témoins quotidiennement : à B2, nous pratiquons régulièrement la traduction de toutes les proses officielles : l’anglais bien évidemment, mais aussi l’allemand, l’espagnol, l’italien, le polonais entre autres. Tout cela sans une pesetas de subvention. Elle est cependant nécessaire si on veut que l’Europe soit comprise quotidiennement. Pourquoi les institutions européennes, qui en ont les moyens, ne peuvent tenir leur engagement d’assurer au minimum la traduction de tous leurs écrits dans les deux ou trois langues les plus courantes en Europe ? C’est un mystère qui, pour moi, n’a qu’une réponse : garder le pouvoir sur les autres.


(1) Faut-il préciser que j’intervenais à titre totalement gracieux pour apporter mon témoignage de journalistes. On se situe dans un renversement complet de la règle qui veut que l’institution s’adapte à la langue du citoyen. Ici, c’est le citoyen qui s’adapte.

(2) La traduction oblige à la compréhension parfaite d’un terme technique. Ce n’est donc pas un geste purement mécanique.

(3) Un responsable européen m’a expliqué (texto) : « Nous n’avons pas les moyens qu’ont les Américains, çà coute trop cher. Et ce n’est pas à nous de faire la traduction… » Sans commentaire !

(4) Un paradoxe poussé jusqu’au paroxysme, où pour contrecarrer la propagande russe, le SEAE traduit en russe un discours de la Haute représentante Federica Mogherini, mais « oublie » de le traduire dans les autres langues européennes principales (français, allemand, espagnol,…). Résultat, les seuls extraits de cette intervention sur internet dans ces langues européennes se trouvent… sur Russia Today. On dit merci !

(5) Le Conseil de l’UE notamment a décidé de mettre à disposition les communiqués de la PESC, dans les deux langues dans un délai identique (ou sinon rapproché). A quelques exceptions près, ils ont tenu parole. Ce qui montre qu’avec un peu de bonne volonté, c’est tout à fait possible.

Au cœur du renseignement satellitaire européen, le SatCen

C’est dans ce bâtiment que les experts de l’Union européenne analysent les images satellites (Crédit: SATCEN)

(B2 à Madrid – exclusif) Qu’il s’agisse d’envoyer de l’aide humanitaire à Kaboul, d’organiser la visite d’observateurs de l’ONU en Syrie, d’intervenir après une catastrophe naturelle comme à Haïti, ou de surveiller les flux des migrants en Libye, toutes ces opérations peuvent passer à un moment donné… par Madrid.

Un bâtiment blanc dans la banlieue madrilène

C’est, en effet, dans la banlieue de la capitale espagnole qu’est établi le Centre satellitaire de l’Union européenne (en abrégé le SatCen). Dans un discret bâtiment blanc, localisé sur la base aérienne de Torrejón de Ardoz, auquel B2 a été autorisé à pénétrer, une quarantaine d’analystes travaillent 24h/24, 7 jours sur 7 pour fournir, quand nécessaire, des analyses du renseignement au Service Européen pour l’Action Extérieure, aux missions et opérations de l’Union européenne, à l’ONU et à l’OSCE.

Des analystes au cœur de l’effervescence 

Même s’il n’est que l’un des trois acteurs du cycle du renseignement de l’Union européenne, le SatCen, et les informations qu’il fournit, sont pourtant un élément crucial dans toutes les décisions opérationnelles prises à Bruxelles. Dans le centre, l’effervescence est quotidienne. Ses « clients », et leurs centres d’intérêt, sont si divers qu’il n’y a que peu de jours sans qu’une urgence n’éclate. A cela s’ajoute le travail de longue haleine. Le suivi des flux migratoires au Nord de l’Afrique ou plus à l’Est, en soutien à l’agence Frontex ou à l’opération Sophia, représente un quart de l’activité du centre (lire : Pour surveiller les flux migratoires, le SatCen appelé à la rescousse). La charge de travail est équivalente pour le suivi de la situation en Ukraine, cette fois-ci en soutien à l’OSCE.

Une sécurité de haut niveau

En entrant dans les locaux, on est frappé par les mesures de sécurité, avec de nombreux systèmes de sécurité, de protection, des caméras… y compris des détecteurs de signaux électromagnétiques pour savoir s’il y a des équipements en émissions, qui pourraient transmettre des informations sensibles. Une protection justifiée pour le directeur du centre, Pascal Legai. « Nous manipulons parfois des données classifiées « secret » et, même lorsqu’elles ne sont pas classifiées, elles sont hautement sensibles. […] Un téléphone pourrait être utilisé par n’importe qui pour écouter ce qui se dit dans cette salle. »

La pause café… courte

Chacun est concentré, que ce soit dans la salle d’opération ou dans les divisions IT (technologies de l’information) ou CapDev (capability development). Ici, la pause café est plutôt courte. Pas question de trop traîner. Dans la salle d’opération du SatCen, relativement grande et spacieuse, les équipes sont organisées par îlots, de trois ou quatre bureaux, sans cloison. Tout au fond, se trouve l’équipe en liaison avec les « clients » et les fournisseurs (d’images).

Une étape cruciale

Ce sont eux qui reçoivent les appels et les commandes des « clients ». A eux également de définir, avec les chefs d’équipes, les images nécessaires pour répondre à la commande, et d’appeler les fournisseurs, qui peuvent être civils ou militaires, avec qui une ligne directe est établie 24/24, 7 jours sur 7. Cette étape est cruciale, car tout le travail des analystes va déprendre des images sur lesquelles ils vont travailler. La réactivité est la clé. Pour les demandes les plus expresses, toute cette étape ne prend que quelques minutes. Pour d’autres types de requêtes, pour des analyses sur du long terme, le processus est plus complet, plus mûri…

Du satellite à l’analyse

Les images commandées arrivent également à des rythmes adaptés aux demandes. Une fois les images satellites reçues, les analystes s’affairent. La première étape est surtout informatique. Grâce aux systèmes informatisés, une première analyse est faite. « Une image satellite contient une multitude d’informations ». Des éléments définis comme inutiles sont « discriminés ». Vient ensuite le travail de l’homme. C’est la « véritable » valeur ajoutée du SatCen : sa quarantaine d’experts.

L’expertise humaine, véritable plus-value du SatCen

Des analystes en plein travail (Crédit: SATCEN)

C’est le travail des analystes, qui sont regroupés selon leurs fonctions. La luminosité de la salle est augmentée par les lueurs des trois ou quatre écrans de chacun des analystes. Le silence n’est rompu que par le bruit des « clics » des doigts sur les claviers et des souris, et quelques échanges entre experts. Ici, la langue anglaise est de mise. Un rapide coup d’oeil sur cet espace ouvert permet de voir les écrans, où circulent une abondante quantité d’informations hautement sensibles. Certaines sont classifiées Top secret. Mais il n’y a pas que l’information confidentielle qui est intéressante. Les analystes s’appuient ainsi de plus en plus sur les sources ouvertes : « Google Earth ou les réseaux sociaux permettent d’avoir accès à d’autres types d’informations », souvent complémentaires.

Des experts multitâches

Français, Allemands, Tchèques, Italiens, Espagnols… et les nationalités s’y côtoient avec un naturel qui pourrait choquer les services de renseignement de n’importe quel pays. La politique du centre est de développer la polyvalence de ses experts. Tous doivent être « multitâches » car avoir un service 24/24 suppose que tout le monde puisse de garde à un moment où un autre. Et tous doivent donc être capables de répondre aux commandes ou questions de chacun des clients.

(Leonor Hubaut)

A suivre… la suite de notre reportage sur le blog et sur le pro

Pour aller plus loin :


L’exemple de la piraterie

Au large de la Somalie, les images satellitaires permettent ainsi de localiser des navires suspects, mais ce n’est qu’avec des information venant du terrain qu’il est possible de savoir que telle ou telle embarcation a une échelle métallique en poupe. « Ce n’est pas très utile pour pêcher mais pour un abordage, c’est autre chose …» Évidemment, la prudence est de mise sur la crédibilité de ces sources dîtes « ouvertes », souvent des photos. C’est pourtant un instrument essentiel. Il permet également de donner à l’utilisateur final une vision plus globale du terrain.


Désastre du Moyen-Orient, l’Europe coupable ou complice ?

(B2) Tunisie, Syrie, Libye, Egypte… le sable devient mouvant pour les Européens dans leur voisinage sud.

Dans toutes ces crises, notre confrère spécialiste du Moyen-Orient, correspondant à Bruxelles, Salim Badaoui, avec Hela Sahli, décryptent pas à pas les évènements, les déclarations européennes, souvent hasardeuses, parfois contradictoires… et la suite de ces déclarations, qui est parfois très limitée. L’attitude notamment de la Haute représentante d’alors, Catherine Ashton, est scrutée.

En 2010-2011, la révolution de Jasmin en Tunisie surprend les Européens. Ils croyaient le régime de Ben Ali stable et solide. Patatras tout s’écroule. En quelques mois, la politique européenne dans le pays est revue, mettant davantage l’accent sur la démocratie. Mais le soutien affirmé officiellement est-il réel sur le terrain ?

En 2011, en Libye, la victoire militaire n’a pas vraiment été suivie d’une stabilisation politique. Les Européens ont-ils eu raison de s’impliquer militairement dans la crise libyenne ?

En Syrie, en 2012, la révolte civile — soutenue par les occidentaux — se transforme en conflit civil violent — où les Européens ne sont plus audibles. L’Europe pouvait-elle agir ? N’a-t-elle pas pêché par naïveté en appelant au départ de Bachar sans avoir les moyens de cette politique. La naissance dans l’Irak voisin de l’organisation de l’état islamique était-elle prévisible ?

En 2013, ils misaient sur une avancée démocratique en Égypte après les évènements de la place Tahar, la place prise par les frères musulmans rend silencieux les Européens — à une ou deux exceptions près — face au coup d’état militaire.

Un livre, court, qui se lit facilement et captivant car il met à nu une politique moins connue de l’Europe dans un voisinage explosif.

  • Désastre du Moyen-Orient, l’Europe coupable ou complice ? Salim Badaoui et Hela Sahli, Éd Boîte à Pandore, 17,90 €

(B2 Pro) La réforme des structures de gestion de crises au SEAE continue. En toute discrétion

(B2 – exclusif) La réforme des structures de gestion de crise entamée fin 2013 — et jamais terminée — ressurgit. Très discrètement, car il s’agit de ne pas semer de « troubles » juste avant le référendum britannique. Une note est sur le bureau de la Haute représentante. Elle a commencé d’être examinée, informellement, par les ambassadeurs […]

Tabou

La tolérance + 2 de règle dans les missions européennes ?

Tabou(B2) La sphère européenne est plus que silencieuse sur les cas de harcèlement sexuel pratiqués en son sein. Si en France, la question est assez taboue, au plan européen, c’est l’omerta. A ce niveau-là, on pourrait même parler d’une tolérance qui s’avère loin d’être la tolérance « zéro » affichée officiellement.

Evacuation disciplinaire

Selon nos informations, Romeo (nom d’emprunt) était employé dans une mission européenne de sécurité et de défense (PSDC) au Moyen-Orient. Normalement, il se doit d’offrir toutes garanties morales de bonne conduite. Cela ne semblait pas être, tout à fait, le cas. L’homme était coureur de jupons. Chose qui jusqu’à là ne devrait pas susciter de problème, sauf quand il s’agit d’une course un peu forcenée. Après quelques semaines « d’intenses » entreprises sur ses collègues, il a écopé d’un blâme avec un rapport circonstancié, aux fesses, qui ont conduit au non-renouvellement de son contrat… Une sorte d' »évacuation disciplinaire », la sanction ultime de l’institution européenne (et souvent la seule) en cas de harcèlement (1).

… et réembauche quelques temps après

Cette mesure qui aurait dû être exemplaire n’a cependant pas duré bien longtemps ! Après quelques mois de « purgatoire », notre Romeo a retrouvé un nouveau poste. Il a été… réembauché à la mission de soutien aux forces de sécurité intérieure (EUAM Ukraine), basé à Kiev, à un poste qui n’est pas négligeable. Apparemment le panel chargé de la sélection n’a pas eu connaissance de son dossier — ce qui est étonnant — Ou alors celui-ci a été jugé insuffisant pour justifier cette réembauche — ce qui serait tout aussi étonnant —. Ou alors c’est sa nationalité (italienne) qui a justifié cette inexplicable mansuétude…

Une mansuétude inexplicable

La question reste posée. Il serait peut-être temps que les institutions européennes accordent un peu d’attention à ces questions de harcèlement, avant qu’une affaire type Denis Beaupin à l’européenne, n’éclate. Certes les missions et opérations de la PSDC sont des missions « en célibat géographique ». Mais cela justifie-t-il une certaine mansuétude de l’institution ?

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) La Commission européenne a souvent pratiqué en son sein une omerta sur les faits de harcèlement professionnel ou harcèlement sexuel, conduisant parfois à la sanction… de la victime plutôt que du harceleur, objet d’une promotion.

Lire aussi sur B2 Pro : La discipline au sein des missions PSDC. Un défaut de cadre d’action ?